Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le cloître.
En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé Huguet lisait son bréviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.
Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:
—Ah! chère madame!
Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui, par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiarisé avec les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore meurtris et humides le cœur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute confuse, impuissante à parler là, en plein air, sous le regard oblique de la converse.
—Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher vite... Moi, c'est un exercice hygiénique, chaque matin, en lisant mon bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous voulez, nous allons monter dans mon bureau?
De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du fond. À ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire, c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait... Elle franchissait la frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au prêtre. Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent: rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa présence sur ce cœur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en haut de l'escalier; la porte de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se refermait; elle était assise sur le grand fauteuil voisin du bureau, comme trois années auparavant.
—Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?
Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs relations avaient été suspendues. Elles n'étonnaient pas l'abbé, ces absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et pantelantes, aux pieds du Consolateur.