Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparaître. Elle se vit pleurer: «Quoi, il est parti? Ce n'est pas possible... il va revenir... il va me demander...»
Mais non, il était parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit la porte du vestibule qui se refermait derrière lui, et les pas sur le sable de l'allée qui menait au pavillon. Puis ces frôlements eux-mêmes s'effacèrent dans le silence.
Alors elle sentit qu'on lui ôtait son cœur, et que pas un instant elle n'avait cru qu'ils se sépareraient. N'ayant plus la maîtrise d'elle-même, à son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir, par une habitude étrangement gardée jusqu'à ce jour, tendre son front aux lèvres mortes de M. Surgère. Non; elle sortit du salon, monta dans sa chambre; elle renvoya Mary, jeta à la hâte ses vêtements, s'abattit sur son lit. Les pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux, brusquement taris, s'obstinaient à ne plus couler. Un horrible sommeil intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice s'éloignant d'elle, s'éloignant pour la vie! Pour fuir ce rêve, elle s'efforçait de ne pas dormir.
«Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et comment est-ce venu, cet amour?»
Il lui semblait qu'elle le découvrait, qu'il avait inopinément surgi d'elle, sans que rien de sa vie passée, si calme, si exempte de pareils tourments, l'y eût préparée...
Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'était justement cette stérilité sentimentale, tout le passé et tout le présent, depuis l'enfance jusqu'à la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient conduite à l'amour actuel. Enfin il était venu, l'amour, il allait cueillir son cœur mûr pour la grande tendresse dont tressaille une fois tout cœur féminin.