Car jusqu'à ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aimé. Son cœur s'était épanoui, avait mûri, toujours apte à l'amour, sans jamais rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgère était née Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la Révolution. Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant: mais autour d'eux on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en exploitant la vigne et les bois; eux continuaient le maigre régime des fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mal an, de leur rapport.

Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie, ni les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frère de son père, avait été préfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut malheureux: atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges, chez son frère, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom local de Yù.

Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec, hautain et hargneux, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais, même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il roulait lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier, dérangeant tout pour que l'on s'occupât de lui. Mme de Crosse lui obéissait aveuglément: sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit, sans volonté, le seul trait marqué de cette physionomie émoussée était une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à remplir ses journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'église. Elle enseigna à Julie, née si tendre, un Dieu de Carmélite, maître très puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et envers qui, malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes ignorées.

Telles furent les premières années de l'enfant, dans le morne hôtel de la rue Coursarlon. Oh! la mélancolique maison! Sous le toit d'ardoise à pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux étages, cinq hautes fenêtres croisillonnées. Devant la façade, une cour pavée; et, séparant cette cour de la rue, une lourde porte dont la peinture blanche s'écaillait, enchâssée entre deux pavillons inutiles, coiffés, eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni luxueux surtout, encore que l'apparence ne fût pas dépourvue de grandeur: des détails en marquaient la noble ancienneté, l'usage aristocratique. Tels, les dimensions monumentales des cheminées, la largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavés verdâtres de la cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps.

À l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à l'indigence. Vers l'époque où Julie, à onze ans, quitta l'hôtel de Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. Mme de Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple: se refuser tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait, beaucoup du nécessaire fut compris. Le cas, du reste, n'était pas unique parmi la noblesse berrichonne, où une seule famille était réputée pour sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur: les Duclos de La Mare, alliés à Mme de Crosse. Une tante de ce nom habitait Paris, occupée de bonnes œuvres qui n'employaient pas tous ses revenus. Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir réservé de ses parents pour son éducation et son établissement.

En effet, un an avant l'âge où l'enfant devait faire sa première communion, Mme de La Mare la désira près d'elle. Julie ignorait à ce point la misère de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter ses parents et l'hôtel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes, reprochées comme un manque de soumission, mouillèrent les froids baisers d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva à Paris, accompagnée de Tonia, car l'inertie et l'avarice de sa famille ne se résolut point au voyage. Elle y arriva inquiète autant que désolée; le nom de «chanoinesse», si souvent entendu pendant son enfance, lui représentait une sorte de religieuse, de prêtre-femme, en camail violet bordé d'hermine.

Cette imagination n'était point toute fausse. Julie tomba, chez Mme Duclos de La Mare, dans un nouveau milieu de piété, plus active que celle de sa mère, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente à réchauffement du cœur. Elle connut la piété des congrégations sèches, des bonnes œuvres mortes; les congrès de vieilles demoiselles aristocratiques et renfrognées, secourant une catégorie spéciale de pauvres, qui semblaient rongés par un incurable ennui plus encore que par la misère... Là aussi, Julie de Crosse, le cœur plein d'inutiles trésors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la traitait comme une pauvre de bonne maison: beaucoup de préceptes, jamais un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dévote, desséchée dans sa charité, ne chérissait qu'un seul être humain: son neveu, nommé Antoine Surgère, qu'elle avait élevé, et qui, au sortir de cette éducation, s'était révélé fêteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour où il se marierait: car elle croyait à l'efficacité du sacrement pour le purifier...

Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que personne s'inquiétât de modeler son esprit, à peine éclairée par quelques leçons de lecture et d'écriture que lui donnait la femme de chambre. Un prêtre, jeune encore, qui fréquentait la maison, s'avisa de cette ignorance et insista pour que l'enfant fût mise en pension. C'était l'abbé Huguet, nommé récemment aumônier des Rédemptoristes de la rue de Turin. Il l'y fit entrer comme élève.