Les années de couvent où, pour la première fois, Julie partagea la vie des fillettes de son âge, furent les meilleures de sa jeunesse. Dépaysée d'abord, presque grisée par l'indépendance inaccoutumée où la laissait cet asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses compagnes, ses maîtresses, l'aimèrent; mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle apportait aux œuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle déclarait elle-même, avec une humilité non feinte, qu'elle était tout à fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:
—Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu bébête... mais si douce, si douce!...
Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir. Elle s'interrogeait parfois là-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas répondre.
«Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?»
Elle ne trouvait point.
Mais le vide persistait, indéterminé, douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son cœur que quand le hasard le lui donna, quand elle l'eut goûté, puis irrémédiablement perdu.
Deux ans la séparaient de la fin de ses études—et certes elle eût souhaité que son demi-bonheur de pensionnaire durât toute la vie!—lorsque sœur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes, chargée de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux environs de Viétri: elle avait de ses compatriotes le corps majestueux, le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par elle; car sa voix était la plus riche, la plus puissante, la plus troublante voix de contralto.
Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel, bien spécial à ces closes demeures, séparées de la vie sentimentale ambiante: toutes les élèves se prirent de passion pour sœur Cosyma. Elle accepta ces hommages, sans en paraître émue, comme une fleur s'épanouit sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua réellement qu'une seule de ses élèves: Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter l'ensemencement... Elle y réussit: elle fit germer l'idée, la volonté, la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait. Julie répondit par l'entier abandon d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son cœur intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée. Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.
L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu. Dans les couvents de femmes, on défend les amitiés sensibles, trop exclusivement dualistes. On y voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel le cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorisées. L'affection de sœur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et aussitôt entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de se parler; leur tendresse s'aiguisa de la séparation, de la persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes fraternelles, comme d'autre part la beauté, la voix admirable de sœur Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit résignée, après avoir pressé une dernière fois sur son cœur l'enfant défaillante, qui lui disait parmi ses sanglots: