—Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point: mais son cœur demeura saignant, meurtri, endolori pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amitié disparue ne devait s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement malade; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure. Elle vécut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes, désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable, touchante, aimée encore malgré tout, traversant la vie comme un rêve indifférent,—jusqu'au moment où, brusquement appelée chez sa tante Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.

La marier! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier! Lui ôter cette vie molle, oisive, où son cœur pouvait brûler silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un monde inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de résister. Elle se jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent. Elle voulait, disait-elle, être religieuse. La chanoinesse ne s'émut guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait comme un indice d'innocence. Elle avait décidé que Julie convenait à Antoine Surgère: car c'était Antoine Surgère, le prétendant.

À bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à quarante ans passés, par un besoin de fortune et d'influence, le prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé, quelques années auparavant, deux maisons de banque correspondantes, l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient, mais les capitaux étaient faibles; on devait se contenter des menues opérations d'une clientèle régionale. Les directeurs rêvaient de l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il apportait des capitaux: c'était la dot de Julie, largement fournie par Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés alliées de la chanoinesse et de ses parents, venus de Bourges tout exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à sœur Cosyma, lui demandant: «Que dois-je faire?» Du fond de la retraite où on l'avait reléguée, l'Italienne répondit:

«Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes menant à l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien: vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la connaissance faite, mariez-vous.»

Julie s'interrogea sincèrement:

Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant, même galant, qu'on lui présenta et qui, dès lors, vint régulièrement chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus rares?... Hélas!... Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que signifiait le mot «aimer» appliqué à un être si différent d'elle, qui l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de viveur, gardait une âme vigoureuse, inquiète, tracassée d'aventures. Certes il eût préféré, pour l'aider à cette conquête de la fortune, une compagne plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle, naturellement élégante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore, à tant de femmes?

Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la rue de Turin, «trop petite, dirent justement