les journaux, pour contenir les invités» Toute la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray, dans une propriété louée pour le temps des épousailles.
La première journée suffit a consommer le malentendu qui les désunit pour jamais. Julie avait à peu près la sensation des anciennes captives qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure nuptiale du soir... Pris d'une convoitise de débauche pour cette pensionnaire timide qu'on lui livrait, il l'étreignît brutalement sur le premier canapé rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas tant de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence mal comprise, même après son accomplissement. L'effet fut à ce point définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de nerfs et de nausées.
Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque temps, tâchant de réparer, par la douceur d'une lente conquête, l'effet de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le subir, il se détourna bientôt d'elle.
D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris. La nouvelle société financière s'installait rue de la Chaussée-d'Antin, dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue Saint-Lazare. Les bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy habitait avec sa femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de la Trinité. Les Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité: Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner Paris de son luxe; il était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus beaux chevaux de Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté seul avec une petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter l'étage supérieur de la maison des Surgère, jusqu'alors inutilisé.
Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle trompait sa faim de maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs, Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagné son estime, son affection même. À lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie avait failli de parole: comme elle, il était seul, déshérité d'espoir; lui-même disait à Julie: «Nous sommes des veufs.» L'isolement de leurs cœurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la conversation intime, horreur du monde, passion de la charité. Tandis qu'Antoine Surgère vivait la vie du financier mondain à Paris, Esquier et Mme Surgère fondèrent leur amitié dans de longues soirées en tête à tête, où, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle le sentait dévoué aussi passionnément qu'elle-même l'avait été naguère à sœur Cosyma. L'éducation de l'enfant leur fut un souci commun, où ils s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller leur union...
Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La santé de Mme Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis un second; puis enfin, retrouvant au soleil de là-bas un peu de son cher pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprès d'elle, ne passant que quelques semaines de l'année à Paris... Ainsi Maurice fut élevé sous ce ciel radieux, dans une villa princière, servi par une troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et sans goût, du reste, pour aucune autre société que celle de sa mère. Il l'adorait et elle l'adorait. Les voir ensemble était un curieux et touchant spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent
à Cannes à cette époque se rappellent certainement la terrasse de la villa des Œillets, qui donne en coin écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux, étranges tous deux... Même lorsqu'il eut grandi, déjà remarqué par les femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes façons,—même quand il eut goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à lui, parmi cette société cosmopolite de Cannes, si facile!—il demeura toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère, préférant à tous les rendez-vous une heure auprès d'elle, le front réfugié, comme un petit enfant, dans la tiédeur de son sein.
Mme Surgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la mère et le fils que pendant les courtes semaines qu'ils donnaient à Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à l'anglaise, possédant à douze ans la correction d'un clubman; puis les années s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que tout le monde—et elle-même—trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu, affectant un tour singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui refuser au moins d'être un musicien consommé, très informé des écoles modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers de suite Mme Artoy avait reçu la fillette à Cannes, au moment où la crise de son âge l'éprouvait: les jeunes gens, vivant sous le même toit, avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces séjours datait entre eux un passé de tendresses puériles. La première fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et captivante, lui que ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant, tout de suite, l'aima. Mais elle était d'une honnêteté farouche, et de plus très religieuse: elle se défendit vaillamment contre Maurice; tout au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois qu'ils se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris, la guerre des caresses recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.
Du reste, les événements allaient les séparer. Mme Artoy s'éteignit lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une sorte de mal de solitude, qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des êtres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine quelques billets à son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait sa blessure: mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima, au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la Femme, telle que sa mère lui était apparue, le cher asile où reposer son front las. Il le souhaitait cependant: il était de ces hommes qui ne s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie, dont la virginité timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où il songea de loin à Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait: elle réalisa pour lui, alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le besoin pressant de la revoir; il n'y résista plus. Que faisait-il, d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop gauches pour traduire son rêve lui taisait presque haïr les chefs-d'œuvre.