Il revint à Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes, entre une cour et un grand jardin. Il y vécut seul, ou presque: la solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations hasardeuses de Cannes, son cœur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux habitants de la Chaussée d'Antin, il les fréquentait régulièrement et modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection que sa mère: ni Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux five o'clock du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait parfois, s'amusait à lui glisser des paroles tendres, même à la troubler de quelques caresses... Et cette intrigue légère—mots murmurés, baisers jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe—suffisait à remuer d'un peu d'émoi sa vie stagnante...
Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser l'organisme robuste d'Antoine Surgère manifestait ses premiers symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'épiderme autour des os. Avec une lente régularité, l'avant-bras droit lui-même se dessécha, puis les doigts du pied droit, puis la jambe droite.
Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un hôte dont on s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.
Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba. Mr. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévu: son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte, à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le krach, certain désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il avait à la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre millions disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué trop vite.
Trop vite surtout pour Maurice.
La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce cœur mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.
Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet.
Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain recréé par elle.
Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid, correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers: «Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance... Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre gorge de femme. Ah! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il lui vouait: vraiment humble de cœur, elle s'étonnait que des êtres supérieurs comme lui, comme sœur Cosyma, pussent la distinguer, se plaire avec elle, l'aimer.