Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir; positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de la longue distance d'âge qui les séparait.
Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse extraordinaire à quitter la maison: et comme le docteur Daumier insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes, ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous les acacias. Il observa combien sa compagne était regardée et admirée; il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit le désir. Il regarda Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus, qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent, comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.
En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le mauvais dessein, commençaient à germer dans ce cœur inquiet. Aimer Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les devoirs,—pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...
Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude. L'expérience de l'amant, déjà exercée, lui disait: «J'aurai cette femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée. Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son propre insu, dans ce cœur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés, elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une mère pour Maurice; ce qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»
Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente, les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait longuement. Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine, qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient sur elle comme une rosée:
«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tôt elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune, s'étaient emparés d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon ondulé par de simples bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette. Cet homme, qui avait l'âme d'un artiste, avec une étrange impuissance à exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée par un simple vœu, la matière se transformant d'elle-même pour lui plaire: cette matière unique—comme dans le beau mythe grec—était une femme.
S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il eût peut-être amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre femme était tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas. Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes, priait pour Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si chère, avec une parfaite sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la faculté de lire clair dans le cœur de son amie. Il avait mis une affectation puérile de rouerie à se tracer à l'avance
un programme de conquête; il n'avait négligé qu'une chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.
Une caresse imprudente, qu'il osa,—le premier baiser de lèvres—suffit à réveiller Julie, à la jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien décidée à obéir; elle en sortit résolue à l'obéissance encore, malgré l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice... Résolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre cœur sincère, un espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le canapé du salon mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter, Maurice!» L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis l'éloigner de force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche et violente de l'arrêt.