Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots: «Soit, je partirai,» quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements; elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît jusqu'à son souvenir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit s'écrouler mille projets:—«Claire va sortir du couvent: c'est la compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non, Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime.» Elle rêva pour lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils, brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, elle sauta du lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice. Si elle le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»

L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit, s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie, éveillée en sursaut, demanda:

—M. Maurice est-il en bas?

—Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait pas; il est souffrant.

Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon, ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me reviendra-t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?...» Pour la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne, son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi, il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec un élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.

Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la tête: elle prononça avec force:

—Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il répondit gravement:

—Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère respectueux.