Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de leur tendresse.


IV

Leur douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens, les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les mains qui se pressent.

De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir; le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots? L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de l'amant commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une femme l'approche de la défaite.

À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et sauvé, allait à présent défaire son œuvre et l'endolorir, non, elle ne le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain, s'aventurait lentement...

Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue que soulève le sillage de l'amour.

L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je suis peut-être la dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis, égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont, Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre, la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de son amie...

Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement s'étageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses ex-voto, ses bannières et ses sacrés-cœurs votifs, lui paraissait une boutique de bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son cœur transpercé, apparent sur la toge bleue.—«Que lui demande-t-elle?» pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement, de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse. Elle demandait que le cœur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,—son amour, comme le benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses vœux, et que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique... Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je l'aime!...» Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.