...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter, multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient. L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de Paris, par une grande fête qui devait affirmer la richesse de la nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à l'avis de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mélas; Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien. Naturellement ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se mentant: «Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non, l'innocente Julie de sœur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de son esprit, de son cœur, voici que sa chair même se donnait lentement, irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille de son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu es belle, Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie, trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux amants.» Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme inévitable...
Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir demain,» la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait ailleurs, le troubla.—«Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!» Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant... «J'aime trop Julie, je ne puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire, la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de leurs singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des Œillets.
Il sentit que ces choses étaient encore dans son cœur, qu'éternellement elles y seraient. Présentement, une épaisse couche de cendres les avait ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta: «C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des affections...» Il se donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne s'avouait pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la maîtresse.
Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire que son vœu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage, serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une excitation supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté d'aimer.
Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'était qu'une vague rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie, qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne comprenait pas bien, cœur simple de jeune fille, comment une femme qui l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser... Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec Claire.
Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités, Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et souriante dans son costume de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance. Pendant ce temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary, d'une des «premières» de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien fallu appeler pour le dernier coup
d'œil... Il était là, les doigts fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-même un pli, fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la chambre; l'air était aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son œuvre: il n'avait pas voulu que cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou, par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...
La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre, guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste, la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise; elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui souffrait d'être nue.