À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle s'enfuit.

Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor, l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une, au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies dans de longs manteaux,—gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se promena dans le parc. Le temps était froid: la terre gelée sonnait sous le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé, Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas. Puis cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer... «De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi; nous serons amants.»

Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres. Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même chemin détourné, puis traversant la salle à manger, gagna le salon par l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus: gens de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans l'ébrasement, il voyait Julie.

Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère, costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur, s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes, des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux, les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le regard de ces hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et lui qui, tout à l'heure, n'osait que porter à ses lèvres un tissu inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva des violences:

«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»

En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait. Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre inquiétude en l'interrogeant:

—Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à l'écart. Reçois pour moi, je reviens.