Il n'avait pas dormi. Maud partie, il était demeuré là, assommé par ses pensées, l'esprit vague et actif... Il souffrait. En vain il essayait de reprendre pied dans la vie, de se remémorer les paroles anciennes par où la jeune fille avait comme anéanti sa volonté: "Le monde appartient aux forts... Les êtres qui nous sont inférieurs, il faut les brider et les chevaucher comme des bêtes..." En vain il se disait: "J'ai tenu Maud entre mes bras avant cet homme... J'ai en d'elle des caresses qu'il n'aura jamais." Le tressaillement révolté de la jalousie lui répondait: "Oui... mais elle sera SA FEMME..." et l'horrible image de Maud possédée par un autre s'évoquait... "Oh ! je souffre !... je souffre !..." Il souffrait: contre cela, il n'est pas d'argument ni de théorie qui vaillent... Certes, malgré sa souffrance, il restait incrédule aux lois convenues; rien ne lui prouvait, toujours, qu'une moralité soit enclose dans les caresses, qu'il existe un bien et un mal dans l'amour humain.

Mais pourquoi, de sa souffrance même, montait-il en lui un appel violent, désespéré, vers cette loi tant de fois reniée, vers cette loi improuvable ?

TROISIÈME PARTIE

I

-- Tu es réveillée ?

-- Oui. Entre, chérie.

Etiennette, la porte refermée derrière elle, courut embrasser Maud encore couchée. Leurs bouches et leurs mains se caressaient, avec cette tendresse à fleur de peau, démonstrative, empressée, complimenteuse, que les jolies femmes se témoignent volontiers, quand l'absence des hommes supprime entre elles la concurrence... Du reste, depuis qu'elles vivaient ensemble à Chamblais, leur amitié, puisée aux sources de l'ancienne intimité de couvent, s'était échauffée dans les confidences, l'aveu des espoirs prochains, la communion des inquiétudes. Toutes deux, Maud si résolue dans sa marche révoltée, Etiennette si rudement enseignée par la vie, restaient l'une pour l'autre de simples jeunes filles amies. Qui les eût entendues converser ensemble, eût, la plupart du temps, admiré l'innocence de leurs propos, leur adorable puérilité.

Les caresses matinales échangées à profusion, leur bavardage quotidien s'amorça en compliments sur leur visage, en discussions de chiffons ou de toilettes.

-- Tu devrais toujours t'habiller de crépon noir, comme à présent, disait Maud. Rien ne sied mieux à ton teint et à tes cheveux. Oh ! les amours de cheveux ! C'est de l'or neuf, ces nattes-là...

Elle en prenait une, la posait sur l'oreiller, au milieu de la soie plus obscure de ses propres cheveux défaits.