Le XXe siècle! Quel attrait dans ces trois mots, pour un esprit de votre âge!

Comme au temps où le poète de Mantoue chantait la naissance de l’Enfant, un grand ordre nouveau s’élabore. Les peuples sont travaillés par de puissants remous où la vieille idée de conquête et la jeune idée de justice dessinent plus nettement que jamais leurs efforts opposés... La science, qui a mis au XIXe siècle le globe entier à portée des yeux et des pas de chacun de nous, va nous ouvrir le domaine de l’air... Le devoir des heureux envers les déshérités sort de la charité pure pour se fixer dans le Code. Enfin, et surtout! la Femme, qui, suivant le mot profond du prince de Ligne, fait les mœurs tandis que les hommes font les lois»—la Femme affirme la volonté d’élargir sa place dans la société future. C’est elle, n’en doutons pas, qui sera le principal objet des transformations inattendues. Elle en sera aussi la plus active ouvrière, car elle apporte des réserves intactes d’espoir et d’énergie. Elle est, dans le sein des nations lasses, un grand peuple neuf.

La jeune fille moderne pressent les destinées de son sexe. Au moment d’entrer dans le monde, elle entrevoit ce qui demeure confus même pour ses éducateurs: que l’instant historique est solennel. La jeune Française surtout, éduquée d’après les méthodes qui ne se sont pas sensiblement modifiées depuis plusieurs siècles, perçoit aussitôt le désaccord entre son éducation et sa fonction dans la vie. Élevée dans une pénombre quelque peu claustrale, ses yeux, d’abord éblouis, soudain se dilatent. Le champ de son idéal s’agrandit; en même temps elle prend plus nettement conscience des nécessités pratiques. On dirait qu’une aube très pure l’inonde: l’horizon s’étend, et les plus proches objets précisent leurs contours.

Toutes les fois que je me suis entretenu avec vous, Françoise, de vos espoirs, de vos rêves, de vos incertitudes même et de vos anxiétés,—j’ai entrevu cette aube dans vos yeux... S’il s’en égare un reflet sur les pages qui suivent, ce sera leur meilleure parure. Aux premiers feux du matin, un grossier filet de pécheurs, séchant sur les galets, semble par instant un tissu d’or.

Voilà pourquoi j’ai voulu que ces pages, traitant d’humbles vérités indépendantes du temps, gardassent l’indice clair, immédiat, de l’époque où j’entrepris de les écrire: l’époque où la foule cosmopolite se pressait aux abords de la Tour Eiffel; l’époque où le patriarche Krüger commençait son pèlerinage d’Europe.

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Maintenant, ces humbles vérités, banales comme la plupart des vérités utiles,—notées, commentées d’abord à votre intention, était-il opportun de les coudre en un assez gros livre, de les imprimer, de les offrir à la foule?

Je ne l’aurais pas fait si, parmi ceux qui les avaient parcourues en même temps que vous, de très nombreux lecteurs n’avaient demandé avec instance qu’on leur donnât le même texte sous une forme plus commode. Naïvement, je vous confesse que de telles demandes m’ont ravi. Avoir diverti son public, c’est quelque chose; lui avoir paru nécessaire, avoir éveillé en lui le désir de garder votre pensée à portée de son oreille,—combien c’est mieux!... Je prétends sérieusement qu’un auteur a le devoir de satisfaire à de si précieuses requêtes.

J’ai donc cédé. Voici le volume. Je sais bien qu’il restera pour vous un ami, chère Françoise aujourd’hui libre de la tutelle des pensionnats, Françoise en plein bonheur d’épousailles. Mais, déjà, il n’est plus à vous seule. Que dis-je? Mon vœu serait qu’il fût aussitôt à toutes les autres jeunes filles d’un âge approchant du vôtre. Si la chose était possible, je le leur enverrais à toutes, avec une jolie dédicace et un billet leur disant:

«Jeune fille, ce livre est pour vous. Vos yeux n’y rencontreront rien qui puisse choquer votre modestie ni troubler votre cœur... Lisez-le d’abord comme un récit, comme un roman de la vie courante. Hardiment, je vous annonce qu’aucun roman ne traite un sujet plus beau. C’est l’histoire d’une jeune fille comme vous, qui, pendant sa dernière année de pension, s’éprend d’un jeune homme, se fiance et se marie. Si vous me faites observer que ce beau sujet n’est pas des plus neufs, je vous répondrai que j’en étais averti, et que cependant je l’ai préféré à tout autre.