Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de bien-être. Mais il change de nature avec l'âge.
Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle se brouille, s'assombrit, s'efface, tandis que la bougie brûlée à fond crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s'éteint. Je m'éveillais le matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C'est là que j'ai lu les Paroles d'un croyant de Lamennais, et l'Enfer de Dante. Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai l'impression d'un terrible souper de sept personnages (si j'ai bonne mémoire) où résonnait comme un son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la première pauvre lumière du jour; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai lu plus délicieusement. Il n'y a pas longtemps que j'ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille position de cinq heures. Elle m'a paru insupportable.
Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n'avoir jamais trouvé la position «idéale» pour lire. Si on s'assied à une table, on ne se sent pas en «communion» avec le livre; si on s'en approche, la tête entre les mains, il semble qu'on s'y noie, dans une sorte d'afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit, sur le dos, on prend froid aux bras; souvent la lumière est mauvaise; il y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du livre échappe: ce n'est plus la véritable possession.
Voilà pourtant où il faut se résoudre. «C'est détestable pour les yeux», disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n'aiment point lire.
Seulement l'âge diminue le plaisir de l'acte défendu où on ne sera pas surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent danser à l'aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux meubles luisants l'approche du sommeil, la joie sûre d'avoir à soi, près de son cœur, le livre qu'on aime. Quant à ceux qui lisent au lit, «contre l'insomnie», ils me font l'effet de pleutres, admis à la table des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules.
IV
LES «HESPÉRIDES»
Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots sont luisants d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées. Ses vers volent à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne faut pas plus qu'ouvrir les Hespérides et y tremper vite les yeux comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils, nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tête frisée et aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or. Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune. Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noyé dans un océan de roses.
V
ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN
Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'écrivain, est un plaisir d'hypocrite. Quand j'étais enfant, je m'enfermais au grenier pour lire un voyage au Pôle Nord, en mangeant un morceau de pain sec trempé dans un verre d'eau. Probablement j'avais bien déjeuné. Mais je me figurais mieux prendre part à la misère de mes héros.
Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur: seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. La vue des mots comme le son des notes dans une symphonie amène une procession d'images qui vous conduit avec elles.