La Reine et les Princes s'engageaient à n'accorder aucun soutien à celui qui violerait la convention, à se prononcer au contraire contre lui, et à inviter le Roi à requérir l'exécution des conditions arrêtées, par toutes voies possibles. Enfin, suivant la traditionnelle formule employée dans les actes de paix entre princes, ni le duc de Bourgogne, ni le duc d'Orléans n'étaient responsables de leur brouille; on en imputait la faute aux gens qui leur avaient fait de mauvais rapports disant «aucunes paroles touchant l'estat et honneur desdiz seigneurs». Ces fauteurs de méchants propos devaient être poursuivis, à moins qu'ils n'appartinssent à l'hôtel des deux Princes dont les serviteurs bénéficiaient d'une amnistie; et encore les coupables ne seraient condamnés ni à mort, ni à la mutilation des membres.
Quand cette lecture fut terminée, Isabeau ordonna aux ducs de Bourgogne et d'Orléans de s'approcher; puis elle leur demanda s'ils avaient la convention pour agréable, ils l'affirmèrent et «en baillèrent foy de leur corps ès mains de la Royne», ensuite, ils se donnèrent l'accolade. Le lendemain, dimanche 15 janvier 1402, ils dînaient ensemble à l'hôtel de Nesles[735], et, ce même jour, des lettres scellées du sceau de la Reine et des Princes étaient expédiées pour publier l'heureuse réconciliation.
[735] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III. p. 17-19.—Monstrelet, Chronique, t. 1. p. 35-36.—E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne..., p. 321.—Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 263.
Ainsi l'oncle et le neveu, en vertu de l'arbitrage de la Reine, se trouvaient renvoyés dos à dos, pour ainsi parler, aucun d'eux ne retirait du procès le moindre avantage; mais la solution du litige était tout bénéfice pour la couronne de France dont les discordes des Princes ne pouvaient que ternir l'éclat.
L'heureux succès des négociations qu'elle avait entreprises et conduites jusqu'au bout valut, peu de temps après, à Isabeau, les pleins pouvoirs de Charles VI pour connaître et juger «des débaz et discors qui pevent survenir entre nos seigneurs les ducs et ceux de sanc royal». (Lettres du 16 mars 1402.)[736]
[736] Douët d'Arcq, Pièces inédites....., t. I, p. 239.
En effet, dans un récent Conseil, à propos des épineuses affaires du schisme, une grande altercation s'était élevée entre les ducs de Bourgogne et de Berry d'une part, et Louis d'Orléans de l'autre; l'animosité des contradicteurs était telle qu'on pouvait craindre que le conflit armé de janvier ne se renouvelât[737]. Pour prévenir ce danger, le Roi, par lettres du 16 mars[738], accorda à la Reine «plain povoir et auctorité», de s'entremettre, d'apaiser les parties et de faire à chacun justice, suivant son droit; «et voult, disait Charles VI, que désores soient faictes lectres de sa puissance [de la Reine] et mande à touz ses subgiez, de quelque auctorité qu'ilz soient, que en ce lui obéissent.» Cette procuration était donnée pour le cas où «le Roi serait absent»; il fallait entendre pour toutes les fois qu'il serait empêché de gouverner; or ses accès de folie devenaient fréquents, et le laissaient de plus en plus faible; Isabeau allait donc se trouver la maîtresse pour un long temps, et la maîtresse absolue, puisque le choix de ses conseillers lui était abandonné. L'effet immédiat de son autorité fut l'accord rétabli entre les trois ducs qui, du moins, semblèrent faire la paix, puisque dès le 18, la Reine avait dépêché un chevaucheur, pour «adviser les chemins qui conduisent à Saint-Fiacre», où elle se proposait d'aller en pèlerinage[739].
[737] Voy. Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 21-25.
[738] Douët d'Arcq, Pièces inédites..., t. I, p. 227-239.
[739] Arch. Nat. KK 45, fº 127.—Saint-Fiacre (cant. de Crécy en Brie, arr. de Meaux, départ. de Seine-et-Marne) était une abbaye célèbre dans toute la chrétienté. Gallia Christiana, t. VIII, col. 1699.