CHAPITRE V

LA REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL

Le 24 avril 1403, trois chevaucheurs quittaient l'hôtel Saint-Pol «envoiés hastivement toute nuit porter lettres de la royne» à Monseigneur de Bourgogne à Corbeil, à Jean de Berry à Montlhéry, au duc d'Orléans à Soisy en Othe[891]; quelque grand événement se préparait. Deux jours après, des lettres royales conféraient à Isabeau l'autorité suprême.

[891] Arch. Nat. KK 45 fº 164 rº.—Soisy, canton de Bray, arr. de Provins, dép. de Seine-et-Marne.

Ce coup d'État était l'œuvre de Philippe de Bourgogne[892]. Depuis quelque temps déjà l'exercice du pouvoir fatiguait le duc et les difficultés sans cesse renaissantes d'une guerre ouverte avec son neveu l'irritaient; or, fatalement un éclat devait se produire, si les deux Princes continuaient plus longtemps à partager la gestion des finances que Charles VI leur avait confiée de nouveau au mois de janvier. Dans le double but de parer à cette éventualité et de se décharger, au moins en partie, du soin des affaires, Philippe demanda au Roi et en obtint l'abrogation, au profit d'Isabeau, des ordonnances de 1392.

[892] G. Cousinot, chroniqueur dévoué au parti d'Orléans, remarque qu'Isabeau arrivait au pouvoir sous les auspices du duc de Bourgogne, Geste des Nobles, p. 109, et l'auteur de la Chronique d'Angoulême, résume bien la situation lorsqu'il dit «Enfin pour contenter l'un et l'autre de ces princes qui ne se disputoyent que pour le gouvernement, fust arreste au conseil, par les menées du duc de Bourgone, que la royne Yzabeau de Bavière présiderait au Conseil.»

Pendant les dernières années, il avait pu étudier de très près le caractère de la Reine, apprécier sa conduite et son attitude dans la situation, parfois si difficile, que lui créait la maladie du Roi; à la preste façon dont elle se dégageait des embarras qui lui étaient suscités, à sa tenace persévérance dans l'exécution de ses desseins, il la jugea douée de facultés politiques, et, après qu'il l'eut vue tenir son rôle d'arbitre avec la plus constante impartialité, il la reconnut pour son élève; aussi songea-t-il tout naturellement à elle pour le suppléer quand il fut las de gouverner. Il lui semblait que personne, à la cour de France, n'était plus qualifié que cette Reine, doublée d'une femme politique, pour présider aux séances du Conseil; de plus, il était assuré qu'elle ne rendrait que de bons offices à la Maison de Bourgogne. Mais il savait que dans les questions étrangères Isabeau, tout en suivant la même voie que lui, dépassait souvent le but, il surveillerait donc ses menées au dehors; celles-ci, du reste, se trouveraient contrariées par les manœuvres du duc d'Orléans qui se montrait invariablement opposé aux intérêts des Wittelsbach.

A vrai dire, Philippe de Bourgogne dut bientôt reconnaître qu'il s'était fait illusion sur l'esprit d'initiative de son élève, car on ne voit pas que la Reine ait imprimé une direction nouvelle à la politique intérieure, les choses continuèrent à aller comme devant et il semble bien que ce fut seulement dans ses affaires de famille, dans des questions de finances,—et toujours pour faire plus sûrement aboutir ses combinaisons égoïstes,—que la Présidente du Conseil usa de ses pleins pouvoirs.