—Mais toi, répondit Augusta, en hésitant à recevoir la belle Fauvette, aussi fraîche que le jour de son entrée dans la maison.

—Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit là ma fille.

—Oh! j'en aurai donc deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je vais avoir sur les bras! qu'une grande famille cause de soins et de fatigue aux mères!

V

L'ORPHELINE DU BOULEVARD

Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le détachement de Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de son âge; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était l'heure où les lumières du gaz s'allument de loin en loin. Une humble boutique à terre s'annonçait à une grande distance par la voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:

Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez! pleurez pour obtenir de vos pères et mères les trésors à cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»

Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction de cette voix puissante; il permit à ses enfants de choisir chacune un de ses trésors à cinq sous qui font plus d'heureux qu'on ne pense.

Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupée nue, abandonnée dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de pitié subite. La plus attrayante sympathie s'établit entre elle et cette pauvre petite chose dédaignée; et pressant de toute l'étreinte de ses deux mains la main de son père pour le forcer à se pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh! je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt fois par les caresses que cette poupée reçut de son doux sauveur. C'est de là que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.

Il est impossible de vous représenter l'affection qui parut s'établir entre elles deux. C'était presque triste de penser qu'un seul coeur en faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une amitié si tendre, pour lui donner le bonheur d'y répondre. Marceline ne le désirait pas, elle en était sûre! elle voyait ces petits traits fins et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idée lui causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline collée contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, après sa prière à Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée! Elle passait toutes ses récréations dans cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes et mignonnes ferait un poème d'amour et d'amitié! Cette jeune âme était remplie, et son visage d'ange rayonnait de bonheur. Sur les genoux de son père même, qui l'y berçait souvent comme la plus légère, elle montait avec l'orpheline associée à sa vie; cette vie fut un sourire tant qu'elle posséda sa frêle et pure idole. Quand son père, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:—Que dit-elle de tout ce que tu lui racontes!