Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de loupes, de vernis, de poudre d’or en flacons, étalés un peu partout. Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.
Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait: «Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe, mettait une blouse de toile et s’asseyait... Quand elle avait posé quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l’eau trouble du verre; le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l’œil amusé par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée d’une rose, par la marche d’un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures découpaient le ciel d’un bleu épais où voguaient les galères argentées des nuages, et par l’autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux, l’odeur des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée par le parfum des jeunes fleurs d’orangers. Sur la maison, autour de la maison, tout était lumière, flamme et silence...
Marie bâillait, s’étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses cheveux l’irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu’elle replaçait dans le verre, et qu’elle oubliait encore. Elle finissait par s’étendre dans le fauteuil ou sur son lit.
«Je suis souffrante... J’ai trop chaud... Le climat de ce pays est éprouvant...»
Lassitude de l’effort avant l’effort! N’est-ce pas tout simplement la paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu’elle le prenait pour une maladie!
«Qu’ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et je sens bien une espèce de déséquilibre... C’est la faute du pays, de la saison, de Claude qui m’écrit des lettres jalouses, et de tous ces gens qui me tourmentent avec leur manie d’amour... Je n’ose plus sortir avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu’il doit penser et à ce que je penserais, moi, s’il était Claude, et non pas un fantoche napolitain... C’est une hantise gênante, malsaine... Dès qu’Isabelle arrivera, je préparerai notre exode à Ravello... Claude sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est peut-être moins amoureux qu’il ne croit... Oh! que tout cela me fatigue!...»
Parfois elle s’imaginait, très sincèrement, qu’elle était malade, parce qu’elle avait perdu le goût du travail, parce qu’elle était curieuse de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum des roses, la caresse de l’air tiède sur ses bras nus éveillaient en elle une sensibilité nerveuse qu’elle ne connaissait pas... Ses nuits, éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour le lever matinal.
A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s’attarde et palpite sur le corps qu’il possède, Marie se laissait engourdir par une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d’un fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes. Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et un peu, très peu, d’Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité, le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s’anéantissaient dans la mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle ouvrait sur le monde les yeux clairs d’une adolescente à qui l’avenir appartient...
Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes, elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l’abordait comme une enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle était sûre d’aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien ne lui révélait la présence du démon, et si elle l’avait pu voir, de ses yeux, elle ne l’aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi, n’est qu’un petit faune...
Ainsi, le sourd travail de l’éclosion troublait la chrysalide féminine. La sève d’une seconde puberté gonflait les veines de Marie, la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes filles...