Un jour, lasse de n’avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie de cette Pompéi voisine qu’elle fuyait pour n’y pas rencontrer Angelo. Elle s’avoua qu’il y avait, dans cette abstention, un peu de lâcheté et beaucoup d’enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie le redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s’il m’aborde, d’un ton aisé et naturel. S’il risque un aveu, je l’arrêterai tout court, et il ne recommencera plus.»

Elle alla d’abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien l’avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d’Herculanum. Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors de la ville et devient la Voie des Tombeaux.

Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d’Horace à Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage funèbre tient tout entier dans l’axe de la porte triomphale: c’est une route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui la dominent... Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre Herculanum ensevelie.

Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s’ambraient doucement dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres, les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel, les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles urnes d’albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique, possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres. Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de l’époux qu’elle appelle tendrement «l’ami de son âme».

Elle alla jusqu’à la maison de Diomède, jusqu’au cimetière samnite où Mr Spaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol, sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu’Holbein et Dürer l’ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres... Marie souhaita qu’on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi, n’est pas ricanante et grimaçante; c’est un génie voilé comme Isis, ailé comme l’Amour, couronné d’ache et d’asphodèles comme son frère le Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée de la corruption, il ignore l’appareil hideux des cercueils et des fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie.

Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité. L’idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s’obstinait à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les raisons de vivre et qui ne concevait pas l’amour tout simple, sans l’obsession de l’infini et de l’éternel. Maintenant, elle découvrait l’idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances.

N’ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques marches taillées dans un mur de briques, elle s’assit dans l’herbe, sur le talus qui domine la route.

Un sépulcre en forme d’autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue de la ville et la porte d’Herculanum. A sa droite, un peu en arrière, s’élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle, sur l’autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert, abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l’affranchie.

Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s’élançait plus au ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps sur la terre. Elle comptait les années enfuies de sa jeunesse, et ses doigts se crispaient tout à coup et s’attachaient nerveusement au sol.

Il n’y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d’elle, la plainte de l’instinct, monotone comme une mélopée d’enfant ou de sauvage, rythmée comme un sanglot et confuse comme un soupir.