—Vous plaisantez!... Vous avez la cruauté de plaisanter, en ce moment!... s’écria Angelo, indigné.

—Préférez-vous que je me fâche?...

—Je veux que vous m’écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse, belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu vous dira: «Tes yeux et ta bouche n’ont servi qu’à rendre fou un homme infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.» Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l’enfer, femme méchante, pour n’avoir pas brûlé du feu de la passion?...

«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les idées qu’Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet, l’attirait, se rapprochait d’elle, à la fois impudent et câlin, cynique et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué.

Elle s’avança vers l’escalier, toujours retenue par Angelo. La voie sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très loin...

—Pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer? disait Angelo... Il faut bien qu’un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?... Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d’âge?... Faites-lui la faveur d’un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s’il était vieux, il rajeunirait... Tel qu’il est, des femmes l’ont aimé, de très belles femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais, ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue... Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté me pardonne! J’appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par un cheveu d’or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se sont énamourés l’un de l’autre...»

Marie, offusquée, l’interrompit brusquement:

—Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les retrouver et laissez-moi.

Il crut peut-être qu’elle était piquée de jalousie, et protesta qu’il l’aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les emporte! Qu’il couche avec elles!... Angelo s’en moquait bien, des femmes qui l’avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse» pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l’heure, la beauté et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau d’artiste et sur ses sens vite enflammés. L’éclair et la langueur du désir changeaient l’expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait ses pommettes, mais l’aveu passait dans un torrent de poésie, dans un flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n’était pas grossier, pas même libertin, et tout à fait incapable d’offenser avec des mots la pudeur d’une femme qu’il aimait ou croyait aimer passionnément. Le lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l’associait à la volupté comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson, qu’il chantait mieux que personne à Naples...

Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la robe blanche de Marie, et les jambes rondes à travers la robe. Mais le corps frêle, avec une force imprévue, s’arracha de l’étreinte audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un archange irrité: