Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier, brillait comme un bracelet en filigrane d’or, rompu et jeté par une déesse. L’odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets des parfums languissants qu’elle traîne avec elle sur les plages volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute voisine...
Il se fit un mouvement, dans l’ombre, sous les arbres, et Marie vit quatre formes indistinctes s’approcher de la terrasse. En se penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui, sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par l’odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances.
—Père, Isabelle, allons-nous-en! Santa Lucia nous menace!
—Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C’est une sérénade qu’on nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu’un amoureux est là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu’il n’oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l’une de nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi?
Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent, blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l’avoine argentée et le maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages qui ne portait pas d’instruments et qui se tenait dans l’ombre des eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets cristallins, et l’homme caché sous les arbres se mit à chanter.
Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n’était qu’un son plus beau et plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui savait un peu d’italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot amore, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues, donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique, se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l’hôte, l’hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres, fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse, tout près des dames françaises.
—Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M. Wallers.
—La chanson dit: «L’air que joue cette guitare n’est pas mélancolique! Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux écouter Cuncè! celui qui joue de cette guitare.
»Ce n’est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n’est plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes...
»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè! Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves ma chanson[1]...»