Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le train, elle avait senti l’assaut de pensées chagrines qui ressemblaient à des remords, et l’appréhension d’un acte irréparable avait glacé sa chair fiévreuse. Transportée avec Angelo dans une ville inconnue où rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son pays, gagnée par l’insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la voyageuse qui s’embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas fuir le rivage. Elle erra, au bras d’Angelo, dans cette Vietri sale et ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite Marine, autour de l’église orientale dont la coupole en faïence jaune et verte s’arrondit comme une pastèque.

Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d’Asprino qui porte à la tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe douteuse,—mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement rose, sur le golfe embrumé, d’un azur très pâle. On apercevait Salerne assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles montagnes entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient une autre montagne, plus haute et d’un bleu obscur, frotté de neige...

—Ah! dit Isabelle, que j’aime ce pays!

Elle respirait, dans le parfum des orangers, l’âme de l’Italie nouvelle qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et calculatrice, dans le beau garçon assis en face d’elle...

Il demanda encore:

—M’aimes-tu?...

Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»

En vérité, elle ne savait pas... Elle n’avait jamais imaginé l’amour comme cette force qu’elle subissait, emprise du pays, emprise de l’homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le sang ce poison de la volupté qu’elle avait bu dans l’air, dans la musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:

—Je t’aime!

Il tressaillit en l’entendant: