Elle lui ferma la bouche:

—Croyons que demain ne viendra jamais...

Le petit cheval sarde, coiffé d’un plumet rouge, trottait sur la route en corniche d’Amalfi avec sa carrozelle et son cocher au sourire complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu derrière le promontoire de l’Ourse... Elle ondulait sans cesse, la route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une bandelette à une corbeille d’offrande... Elle traversait des villages endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux raquettes méchantes, d’aloès aux glaives épais. Elle enjambait des ravins où brillaient les cailloux d’un torrent; elle s’enfonçait dans des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu’eux-mêmes... Ils ne connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes, par l’alternance de l’aube et de la clarté, par l’arôme des cistes ou l’âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles routes du monde. Qu’importe à Angelo? Qu’importe à Isabelle?... Tous les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...

Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d’odeur qui flotte, mêlé à l’air comme un fluide épais se mêle à l’eau, sur Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes, parfum d’Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis, le goût de baisers incomparables.

Un peu avant Atrani, la voiture, s’éloignant de la mer, prit le chemin étroit qui s’enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers, jusqu’à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d’un aigle de pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s’engagea dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s’arrêta devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...

Isabelle avait complètement oublié l’existence de sa cousine! Elle allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l’indisposition de Wallers.

... Une heure plus tard, elle était seule dans sa chambre au plafond peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l’ombre palpitait autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l’eau parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un peignoir en soie blanche et s’enroula étroitement dans une mousseline violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan dessiné par Angelo.

A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de marbre. L’escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans le palais délabré, et la jeune femme n’entendait que son souffle et le glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l’odeur des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu’à elle, lui rappela l’auberge de Vietri, la route marine, les baisers d’Angelo... Elle songea qu’il l’attendait et que, si elle n’allait pas à lui, il avait juré, lui, d’aller à elle, malgré serrures et verrous...

Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches, s’arrêta, descendit encore et s’arrêta encore... Elle n’évoquait pas les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient lointains, étrangers à cette folie qu’ils devraient ignorer toujours. Elle n’évoqua pas l’image morose de Frédéric. Elle luttait seule, contre elle seule. La crainte instinctive de l’homme que son corps ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d’une trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille, paralysaient obscurément son désir.

Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit jusqu’au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d’un petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l’extrémité de la pergola, une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre moresque sur la lumière intérieure d’une chambre. Une guirlande, suspendue, barrait d’un sombre feston l’ouverture lumineuse.