—Je dois être affreuse!
—Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J’ai peur d’avoir rêvé... Non... C’est bien toi!
—Aie pitié de ma fatigue!
—Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n’est pas éveillé et les fleurs ne te verront pas... Je vais m’endormir dans ton parfum, à ta place tiède, m’endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma maîtresse!
—Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m’en aller. Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m’empêcher de revenir, et tu sais combien je suis lasse...
—Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.
—Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...
Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau. Ce n’était guère qu’une longue allée. Des feuillages, mêlés comme les joncs d’une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient les derniers citrons de l’année et les premières grappes des glycines. Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses foisonnantes, d’un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace étroit, Isabelle n’avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces. A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés ne dominaient plus. L’air était plus frais qu’une eau vive; il avait le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la gaze et la mousseline et l’imprégnait d’un bien-être inconnu.
Elle retrouva sans peine la porte du palais, l’escalier colossal, aux marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir. Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées, n’éveilla pas facilement la dormeuse.
La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello mercredi soir...»