Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»

Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:

«Cette pauvre Marie!...»

Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante, détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût arrivé». C’est pourquoi elle n’éprouvait aucun remords. Les remords, croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n’avait pas l’âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l’analyse psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment, elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu’il adviendrait d’Angelo et d’elle-même quand sonnerait l’heure de la séparation. Sa conscience morale, qui n’était pas extrêmement sensible et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l’amour.

Elle se leva très tard, honteuse d’être pâlotte, avec des yeux battus et contents, et elle redescendit au grand jour l’escalier qu’elle avait descendu au clair de lune...

Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.

—Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié, au temps du roi Murat, parce qu’il cherchait le trésor... car il y a un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu’il dut vendre les belles mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n’avons pas beaucoup d’argent, nous conservons le palais abîmé et nous le louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours qu’on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un avertissement, en rêve, qu’il verrait notre fortune avant de mourir.

—Vous continuez donc les fouilles?

Aiemmè!... Il faudrait de l’argent... Nous n’avons pas assez d’argent, nous ne sommes riches que d’honneur, chère belle madame!

D’un pas lourd qui se traînait, la vieille dame conduisit Isabelle à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de fresques déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs pendeloques cristallines, luisaient d’un terne éclat sous la gaze grise filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes, une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes lépreuses s’effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des figurines de Presepe, bergers et mages, étalaient leurs costumes fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour admirer sa belle robe de brocart rouge. L’étoffe éraillée parut tomber en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses cordes étaient rompues.