Leurs mères s’étaient mariées la même année, et madame Wallers eut d’abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l’heureuse petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!
Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les voisins Wallers qui l’invitaient à passer des après-midi avec le gros Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.
Et, bien que le gros Jacques fût l’aîné d’un an, Claude, plus grand, plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et protège les faibles: il était l’explorateur casqué de papier qui arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...
Marie l’aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu’il était mal habillé, pas riche, et qu’il n’avait pas de maman.
S’ils avaient grandi côte à côte, au lieu d’être séparés par le collège et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et fût devenue de l’amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude, bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur incertain de la jeune fille appartint à l’homme fait, à l’homme hardi qui, le premier, voulut le prendre.
Et c’est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions puériles comme un fleuve formé d’humbles ruisseaux. Il fut déchiré jusqu’à l’âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d’orgueil, il cacha sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que la lutte n’était pas possible, et l’humiliation éprouvée exaspéra son désir d’être «quelqu’un», de dépasser Laubespin par le succès et la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il avait un tempérament d’homme d’action et répugnait aux tristesses contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui, heureuse loin de lui, il tâcha de l’oublier. Il tint, dans ses bras, de doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l’aimèrent et qu’il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure et délicate qu’il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant le mariage de Marie, l’année qui fut leur seizième année...
Et voilà qu’après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu’autrefois, car c’est l’amour de l’homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant aimée! Elle était la petite Marie...
Mais lui, le grand Claude, il n’était plus un collégien pauvre et ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait davantage.
Son âme s’ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la conquête.
Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d’amour. Il dit la monstruosité d’un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes divorcées qui conservaient l’estime des honnêtes gens; il insinua que l’annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la fortune et des amis haut placés...