—Mon père ne croit pas au repentir d’André. Il y voit une lubie de malade.

—Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et sincère quand André sera guéri. Suppose qu’André, brouillé avec sa maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?... Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué des passions et de la bohème... Suppose encore qu’il donne à ta famille toutes les garanties qu’elle demandera, qu’il accepte un temps d’épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification... Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu’à monsieur le doyen de Sainte-Ursule, diront que c’est ton devoir, ton intérêt et ton bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...

Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.

Isabelle continua:

—Que leur répondras-tu?... Que tu n’aimes plus André?... J’imagine leur réplique: «Il ne s’agit pas d’amour, mais de devoir, de dignité, de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir, et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j’aime Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas... Marie Laubespin, qui n’a pas eu le courage du divorce, n’aura pas le courage de l’amour... Tu n’es pas de ces folles qui lâchent leur famille, et le monde, pour un amant.

—Oh! Belle!... Claude n’est pas...

—Il n’est pas ton amant, je le sais,—et même je le déplore... Ne lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne t’a rendu. Je t’oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le plus caché, dans l’extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes Claude, parce que tu as envie d’être heureuse, plutôt que d’être sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant qu’ils t’aient engagée et compromise...

Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d’Isabelle résumait, sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit tout bas, comme à regret:

—Oui, j’ai envie d’être heureuse...

—L’envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.