Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n’étaient pas des leçons de morale. Comme elle l’avouait ingénument, Marie, troublée, tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère encore.
Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur et de sa conscience, elle ne surprenait pas les manèges d’Isabelle et d’Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à l’émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu’elle avait toujours éloignées de sa pensée; ils l’entraînaient peu à peu sur des chemins glissants, à l’extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir le vertige...
Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d’éviter ces causeries qui l’enfiévraient.
Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne quittait plus l’atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la chaleur, s’installait, pour des journées entières, à l’ombre de la pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l’ancien curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme. Il lui savait gré d’être belle, bonne et pieuse, d’aimer l’archéologie et d’écouter sans rire l’histoire du trésor et la légende de saint Pantaléon.
Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous les couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux coupoles de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; elle aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s’appuie sur les colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s’effacent, où les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse ruinée, de préciosité naïve.
Salvatore s’enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux; pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don Alessandro, qui n’était pas artiste, encore moins esthète, admirait par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur, et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, fut mystérieusement apportée par les vagues... Il joignait à ses récits des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité de son âme et la puissance de son imagination... Des superstitions innocentes se mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons légers s’enroulent au tronc d’un chêne. Don Alessandro voyait des miracles partout, et c’était bien le prêtre le moins «moderniste» de la chrétienté, et le moins disposé à discuter, historiquement, les Saints Évangiles. Marie n’avait pas une grande estime pour le clergé napolitain, et d’abord elle s’était intéressée par complaisance aux manies de don Alessandro. Elle s’aperçut bientôt que ce petit prêtre campagnard, un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race des saints joyeux, si purs qu’ils n’ont pas besoin d’être austères. Souvent, elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s’était élevée à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, dans le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les murailles d’un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort, comme l’alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées, toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.
Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner frugal, toute la famille s’installait sur la terrasse, sans lanterne ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, le vieux don Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans sa jeunesse, venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait la guerre de l’Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don Alessandro ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait les quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et républicain, s’amusait à embarrasser le pauvre oncle.
Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce pénombre bleue.
—Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être le trésor des Atranelli.
—Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m’aiment tant, ces âmes bénies!