Et don Alessandro redisait l’histoire de Teresina, la vieille blanchisseuse qui l’avait rencontré une nuit de mai, près de Santa Maria a Gradillo...

—Elle m’appelle:

»—Oi! père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui marchent devant vous?...

»—Je ne vois point de flammes, donna Teresi.

»—Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d’orgueil; mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»

Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres. Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du vendredi...

—Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...

L’idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes, Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d’eau pure, disaient leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils finissaient par s’asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des maîtres, ne gênant personne et n’étant point gênés, au grand scandale d’Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et qu’il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix traînantes.

Donna Carmela s’attendrissait. Ces chansons démodées—Fenesta vascia... la Mona-cella... Il primm’ amore—lui rappelaient sa jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,—et elle essuyait une larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait la Marche de Garibaldi.

Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait, pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l’entouraient, si simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la possession d’un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le chapelet des souvenirs, et, dans l’ombre, Salvatore se rapprochait de Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en son âme l’aveu qu’il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné d’Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait bientôt et qu’il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait, d’après elle, l’image idéale, la statuette immatérielle qu’il lui élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit, la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont elle avait, à peine, senti la douceur fugitive... Elle songeait: «S’il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L’ombre autour d’elle s’imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était si intense qu’il semblait changer la couleur de l’air. Des étoiles pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...