—Je ne suis pas suspect d’ingratitude filiale envers ma bonne Flandre, dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j’ai presque tous les défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j’ai vécu en Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment, je ne m’y suis pas senti étranger... C’est peut-être, mon cher Claude, parce que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans t’offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle... D’ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de service à la société que les archéologues...

—Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!

—Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c’est aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont tributaires de Pythagore et d’Euclide. Rome et l’Italie ont recueilli l’héritage grec, et la France après elles...

—Je n’en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes. Votre amour de l’Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous fascinent... Vous ne regardez pas l’Italie de 1909! Elle ne vous intéresse pas...

—Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au passé, puisque je peux vivre à Pont-sur-Deule et m’intéresser au développement industriel de ma ville... J’insiste auprès du conseil municipal pour qu’on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour qu’on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs—d’ailleurs affreux—des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière et laborieuse, qui s’habille de grosse laine, mais qui a du linge dans son armoire et de l’argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses, dans la vallée du Pô... T’avouerai-je, mon cher Claude, que je préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes, princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces païennes, ces voluptueuses, ce que tu n’as jamais senti: la douceur de vivre.

Claude répondit en riant:

—Elles vous démoralisent!

—Peut-être...

—Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d’aller à Naples, tout seul.

—J’aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.