Isabelle reprit:
—Il y a beaucoup d’alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l’estaminet ce que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une bruyante et brutale gaieté...
—C’est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite aux réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur populaire, sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, lent à s’émouvoir, est, quand il s’émeut, une brute redoutable! Livré à l’instinct, c’est l’homme des kermesses de Teniers, c’est le gréviste de Germinal... Il boit jusqu’au vomissement; il tape jusqu’à la mort de l’adversaire... Et comme il est, au fond, un primitif, encore près du barbare, il est sincère et point comédien. C’est pourquoi il manque de finesse et d’élégance... Tandis que les gens du Midi, plus civilisés, je vous l’accorde, mêlent du cabotinage à toutes leurs émotions... Rappelez-vous le descendant des barons Atranelli qui trouvait en mon oncle Wallers «un second père».
—Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.
Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des béguinages. Les âmes qui ne s’épanchent pas au dehors, qui trouvent autour d’elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l’admirable.
Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.
—J’ai cessé d’aller la voir. Elle m’ennuie et je la scandalise.
Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins qui était une amie des Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre visite le jour même.
Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d’une enfant grondée.
Elle regardait d’un œil hostile le paysage qui continue le paysage français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars, et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c’est tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un tas d’enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées emmènent vers l’horizon une double file inclinée de peupliers grêles, tremblants, dorés et mêlés de ciel.