—Mon amie, dit-il, pour l’amour de ton fils, aie du courage!
—J’ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d’une voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je ferai tout ce qu’il faudra faire, tout!... parce que...
Elle n’osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu’il meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son désespoir. Il comprit qu’elle avait senti le danger, sans le définir, avec l’instinct animal de la mère... Et il comprit encore que ce seul instinct subsistait en elle: Josanne n’était plus amante; elle n’était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du nourrisson qu’elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,—drame aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour des berceaux,—Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur... Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l’homme ne peut mesurer, qu’il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi mystérieuse que les souffrances de l’enfantement... Le sentiment de son impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement, elle répondait:
—Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m’affole pas, tu vois bien...
Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile.
Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les calmants, les applications de glace, la température du malade s’élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre. En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne, serrant le poignet de Noël jusqu’à enfoncer ses ongles dans la chair, murmura:
—Tu as vu... tu as vu ses yeux?...
Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans parler, observaient, soignaient l’enfant. Et Noël, par moments, s’étonnait d’avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne s’attendrissait pas.
Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n’était que le paroxysme du désespoir... L’extrême douleur avait paralysé la sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses de glace, épiait l’heure de la potion, et, quand la crise éclatait, elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras, de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu’elle ne voulait pas entendre, qu’elle refoulait dans son esprit, le mot qui était encore pour elle quelque chose d’abstrait, un son vague et vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom chéri de son enfant...
Et pourtant elle sentait la menace... Elle l’avait sentie tout d’un coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine. Et, en regardant son petit, elle avait eu l’intuition que cette chose pouvait arriver,—cette chose qu’elle n’avait jamais redoutée et qui lui semblait possible pour les autres,—les autres mères,—mais pas pour elle!...