Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier croulait autour d’elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de l’écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur sa bouche, elle avait retenu le grand cri, qui lui montait des entrailles à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais tout de suite l’instinct défensif de la mère s’était éveillé.
«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas mourir...»
Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé pour elle: elle n’avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni l’émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans les ténèbres de son âme,—que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir.
Les crises moins violentes, s’espacèrent enfin, Claude parut s’assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé sur sa poitrine, elle ne sut pas qu’elle s’endormait. Noël lui mit un coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura, assis près d’elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de Claude...
Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre; l’air sembla frissonner, ému par l’aube hivernale... Une raie bleue s’allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme touchée d’un souffle, palpita tragiquement; Noël l’éteignit...
La vie, dehors, s’éveillait, avec ses mille voix tristes,—pas lourds des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas de roues et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des chevaux... La sirène d’un bateau prolongea sa plainte lugubre, déchirante, qui secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait le visage endormi de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le front, un cercle violacé sous les yeux, elle respirait si lentement que Noël, crispé par l’angoisse, faillit l’appeler tout haut pour l’éveiller...
Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu’il ne séparait plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la mère, ce cœur, naguère hostile, s’attendrissait pour l’enfant. Claude n’était plus l’énigme haïe qui hantait l’amant jaloux:
«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter? Qu’as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle? Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?—quelle heure de folie, de faiblesse et de volupté?...»
L’effort quotidien de Noël avait éloigné l’obsession abominable.
Claude n’était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet autre fils de Josanne qui naîtrait un jour...