La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et Josanne l’aperçut de l’autre bout de la place. Chaque soir, en revenant de l’Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,—en revenant du cimetière,—elle voyait cette petite lueur qui l’appelait, qui lui disait:
«Tu n’es pas seule au monde...»
Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des crises aiguës:—les douleurs révélatrices du cancer.—Et le malheureux, conscient de son état, n’avait plus eu qu’un désir,—un obstiné, un aveugle désir de moribond:—quitter Paris, revenir à Chartres, mourir dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l’avait reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la pâtée pour tous... Quittez le Monde féminin, ma chère Josanne! Soyez toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...
Pierre était mort, dans ses bras. Il l’avait remerciée et bénie... Et sitôt après les obsèques, elle s’était couchée, à son tour, épuisée, anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle n’éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,—rien que l’étonnement de vivre...
A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De tout ce qu’elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude. Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart l’avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse désolait mademoiselle Miracle: l’excellente vieille fille souhaitait garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...
—Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s’intéressent à notre famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.
Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques, la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n’avait pas la vocation d’institutrice, et tous les enfants, sauf le sien, l’ennuyaient.
Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s’étonnait d’être presque résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas convaincue,—vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est brisé; je n’ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici ou ailleurs, qu’importe?»
Tout à l’heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa résolution à mademoiselle Miracle.
«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n’ai plus d’amis: Pierre les avait tous éloignés... Je n’ai pas d’argent. J’ai vendu mes pauvres meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je resterai...»