«C’est plein d’artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça: l’École des Beaux-Arts est toute proche...»
Elle s’attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces voisinages. Puis elle évoqua l’affreux destin des modèles voués par la misère à l’impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté sur toute l’humanité féminine exploitée et corrompue par l’homme. Elle vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde, faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses, rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau.
Au Monde féminin, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On la cachait dans un bureau obscur, au bout d’un couloir où les abonnés n’eussent jamais pu la découvrir. On l’estimait, on l’employait, mais on ne l’avouait pas. Son inélégance était une tare.
Au troisième étage, une porte s’ouvrit, démasquant un coin d’atelier, un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait chercher de l’eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit le quatrième étage.
Josanne habitait là, depuis cinq semaines.
—Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n’entrez pas là: c’est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne sert presque jamais. Je mange au restaurant: c’est plus commode et moins triste... Venez... C’est ici le salon et, en même temps, c’est une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de toilette... J’y mettrai plus tard mon petit garçon.
Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant l’unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc; à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise, dans le ciel gris...
—C’est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J’aime mieux le dedans que le dehors.
Elle s’assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les murailles, un papier uni, d’un vert très doux. Deux fauteuils de jonc, une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière sur leurs piécettes d’argent, des photographies, quelques plâtres, amusaient les yeux par des formes, des couleurs, des images simples et charmantes.
—Comme c’est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n’était pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l’homme...