Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à la reine. Elle contenoit de grandes promesses pour son établissement en Angleterre, elle y faisoit une énumeration des bonnes qualités de la Letti, et la plaignoit de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle devoit demander des distinctions et des récompenses de ses soins pour moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son congé et de se rendre dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer la reine à lui accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady à la reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle vouloit, disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine se trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à garder avec cette fille, pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avoit recommandée, et qui étoit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, mais inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernière surprise, la Letti m'ayant fait un mystère de cette démarche. La reine me questionna beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne répondis qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour de Dieu cette princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en avoit le dessein, jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à demain j'y consens, mais passé ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rétracte. Dès que je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutôt elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte de ce dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à la reine, dans laquelle elle la supplioit de ne point faire mention de la première au roi.

Les choses en restèrent-là pour cette fois. La tendresse que je lui avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous les jours déchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours. Pour comble de méchanceté cette mégère me lava le visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprès d'Angleterre, et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours, je devins toute couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. La Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en être lavée deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre sans quoi mes yeux et mon teint auroient été ruinés pour jamais.

Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux pour moi que la précédente. Mon martyre continuoit toujours. La Letti vouloit se venger des refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit fermement résolue de me quitter, elle vouloit me laisser quelques souvenirs qui me fissent penser à elle. Je crois que si elle avoit pu me casser bras ou jambe, elle l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en empêcha. Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me gâter le visage, elle me donnoit des coups de poing sur le nez que j'en saignois quelque fois comme un boeuf.

Pendant ce temps une autre réponse à une seconde lettre qu'elle avoit écrite à Milady d'Arlington arriva. Cette dame lui mandoit qu'elle n'avoit qu'à venir en Angleterre, où elle lui offroit sa protection et qu'elle se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti réitéra donc la demande de son congé à la reine; la lettre qu'elle lui écrivit étoit plus insolente que la première. Je vois bien, lui disoit-elle, que V. M. n'est point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma démission. Je vais quitter un pays barbare, où je n'ai trouvé ni esprit ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux, où le mérite est récompensé, et où le souverain ne s'attache pas à distinguer des Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et à mépriser les gens d'esprit. Madame de Roukoul étoit présente, lorsque la reine reçut cette lettre. Cette princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette créature, c'est le plus grand bonheur qui puisse arriver à la princesse. Cette pauvre enfant souffre des martyres, et je crains qu'on ne vous la porte un beau jour avec les reins cassés, car elle est battue comme plâtre, et court risque d'être estropiée tous les jours. La Mermann pourra en instruire V. M. mieux que personne. La reine surprise envoya donc chercher ma bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame de Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle n'avoit osé l'en avertir plutôt, la Letti l'ayant intimidée par le grand crédit, qu'elle s'étoit vanté avoir auprès de la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit faites de la faire chasser. La reine ne balança donc plus de donner la lettre en question au roi. Le prince en fut si outré qu'il auroit envoyé dans son premier mouvement la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit empêché. Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de la personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa cependant deux dames au roi (j'ai toujours ignoré qui elles étoient), mais ce prince les refusa l'une et l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce bienfait de mon père. Mademoiselle de Sonsfeld est d'une très-illustre maison alliée à tout ce qu'il y a de grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par leurs services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées. Une plume plus élevée que la mienne ne pourroit qu'ébaucher foiblement son portrait. Son caractère se fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut passer pour unique, c'est un composé de vertus et de sentimens, beaucoup d'esprit, de fermeté, de générosité accompagnent en elle des manières charmantes. Une politesse noble lui attire du respect et de la confiance, elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit été dame d'honneur auprès de la reine Charlotte, ma grand'mère, et possédoit la même charge dans la maison de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier, elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40 ans lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et je la respecte comme ma mère, elle est encore auprès de moi, et selon les apparences il n'y aura que la mort qui nous séparera.

La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps avec le roi, mais enfin elle fut obligée de céder, ne pouvant lui alléguer des raisons valables contre ce choix. Je fus informée de tout ceci par mon frère, qui fut présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement de me trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, je vois bien que votre frère a jasé et que vous savez de quoi il est question. Vous êtes bien sotte de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de coups. Je la suppliai de vouloir révoquer la disgrâce de la Letti, mais elle me répondit que je devois prendre mon parti, et que la chose n'étoit plus à redresser. Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher entra dans ce moment, elle la prit d'une main et moi de l'autre, et nous conduisit chez le roi.

Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annonça enfin l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce ne fut qu'à force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa famille. Elle fut installée comme ma gouvernante le troisième jour des fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du malheur de la Letti, sa démission lui fut donnée d'une façon bien rude. Le roi lui fit dire par la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner mon amitié.

Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant je lui donnai en pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille écus, sans ce qu'elle reçut de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son départ je n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant tout emporté. La reine fut obligée de me renipper de pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma nouvelle domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier mon humeur et mon caractère. Elle remarqua que j'étois d'une timidité extrême, je tremblois quand elle étoit sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire deux mots de suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il falloit tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de douceur pour me rassurer; que j'étois fort docile et qu'avec le point d'honneur elle me feroit faire ce qu'elle voudroit. La reine la laissa entièrement maîtresse de mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi de choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des sentimens, en prenant occasion de ce qui ce passoit. Je m'appliquai à la lecture qui devint bientôt mon occupation favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me faisoit prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois, l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la musique. Je fis des progrès étonnants en peu de temps. J'étois si acharnée à apprendre qu'on étoit obligé de modérer ma trop grande avidité. Je passai ainsi deux ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent la peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord par de nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant la cour d'Angleterre aura une grande part dans ces mémoires, il est juste que j'en donne une idée. Le roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne s'étoit jamais appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour cela. Bien des vertus poussées à l'extrême deviennent des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il affectoit une fermeté qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit que sur ses favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit gouverner, le reste du genre humain en étoit exclu. Depuis son avancement à la couronne il étoit devenu d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point méchant et se piquoit de constance envers ceux auxquels il vouloit du bien. Son abord étoit froid, il parloit peu et n'aimoit qu'à entendre dire des niaiseries.

La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de Kendell et princesse d'Eberstein, étoit sa maîtresse, ou plutôt il l'avoit épousée de la main gauche. Elle étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, que pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle n'avoit ni vices ni vertus, et toute son étude ne consistoit qu'à conserver sa faveur et à empêcher que quelque autre ne la débusquât.

La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, beaucoup de savoir, de lecture et une grande capacité pour les affaires. Elle s'attira tous les coeurs au commencement de son arrivée en Angleterre. Ses manières étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas le bonheur de se conserver l'amour des peuples, et l'on trouva moyen d'approfondir son caractère, qui ne répondoit pas à son extérieur. Elle étoit impérieuse, fausse, et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine, elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que tout périsse pourvu que je régne.

Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que le roi son père, il étoit vif, emporté, hautain et d'une avarice impardonnable.