Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, étoit fille naturelle de feu l'électeur d'Hannovre et d'une comtesse de Platen. On peut dire d'elle avec vérité qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il étoit entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante et aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le portrait. Ces trois femmes gouvernoient tour à tour le roi, quoiqu'elles vécussent en grande mésintelligence entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un point, qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de Glocestre épousât une princesse d'une grande maison, et qu'elles en souhaitoient une, qui n'eût pas un grand génie, afin de rester les maîtresses du gouvernement.

Milady Arlington qui avoit ses vues particulières, dépêcha Mademoiselle de Pelnitz à Berlin. Cette fille avoit été dame d'honneur et favorite de la reine Charlotte, ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une pension que le roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son esprit étoit aussi mauvais que celui de Milady, elle étoit aussi intrigante qu'elle, sa langue venimeuse n'épargnoit personne; on ne lui remarquoit que trois petits défauts, elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma mère la connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle étoit informée que Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup de crédit à la cour d'Hannovre, elle la reçut le mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici une de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle vous serez bien aise de faire connoissance. Je la saluai et lui fis un compliment fort obligeant sur ce que la reine venoit de dire. Elle me regarda quelque temps depuis les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine, ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a mauvais air, quelle taille et quelle grâce pour une jeune personne, et comme la voilà attifée! La reine fut un peu décontenancée de ce début, auquel elle ne s'attendoit pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir meilleur air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle aura fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous verrez qu'elle n'est pas tout à fait composée de matière. La Pelnitz commença donc à s'entretenir avec moi, mais d'une façon ironique en me faisant des questions qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans. J'en fus si piquée que je ne daignois plus lui répondre. Elle saisit cette occasion pour insinuer à la reine que j'étois capricieuse et hautaine, et que je l'avois regardée du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres réprimandes qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire. La reine lui dit que je l'avois angélique. La Pelnitz fit un sourire malin qui signifioit que cela n'étoit pas. La reine fâchée lui proposa de me mettre à l'épreuve pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans une heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu la mémoire locale, et je veux bien gager qu'elle ne retiendra pas ce que je lui écrirai. La reine voulut soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya chercher. M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit tout le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je ne savois ce que c'étoit que la mémoire locale, n'en ayant jamais entendu parler. La Pelnitz écrivit ce que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés, elle me les lut deux fois me nommant toujours les numéros, après quoi je fus obligée de les dire de suite par coeur. Je réussis très-bien à la première épreuve, mais elle en voulut une seconde et me les demanda l'un parmi l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore à son grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand effort de mémoire, cependant elle ne put se vaincre et ne daigna pas m'en applaudir. La reine ne comprenoit rien à ce procédé et en étoit très-piquée quoiqu'elle ne le témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre. Peu après son départ Mademoiselle de Brunow, soeur de Madame de Kamken, vint aussi à Berlin. Elle avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie d'Hannovre, ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à cette cour où elle avoit une pension. C'étoit une bonne créature, mais sotte comme un panier. Elle s'informa beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame étoit fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je ne le méritois. La Brunow parut surprise du rapport de Madame de Kamken. Entre soeurs, lui dit-elle, on peut parler plus librement que vous ne faites, et ne pas cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes fort bien informés à Hannovre de ce qui regarde la princesse, nous savons qu'elle est contre-faite, qu'elle est laide à faire peur, qu'elle est méchante et hautaine, et qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on devroit souhaiter n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken se fâcha et disputa très-vivement avec sa soeur, et pour la détromper de ses préjuges, elle la mena chez la reine où j'étois. On eut bien de la peine à lui persuader que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la convaincre que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en sa présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées à diverses reprises à Berlin pour m'examiner. J'étois obligée de passer en revue devant elles et de leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble de malheur la reine s'étoit entêtée de me rendre plus menue que je n'étois. Elle faisoit serrer mon corps de jupe au point que j'en devenois toute noire et que cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de Sonsfeld avoient racommodé mon teint, j'étois assez passable, si la reine ne m'avoit gâtée en me faisant serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi. Comme il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723.

Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre, la duchesse de Kendell et Milady Arlington furent de sa suite, et la Letti y accompagna la dernière de ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du roi. Le roi, mon père, qui n'avoit alors en vue que mon mariage avec le duc de Glocestre, se rendit peu après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y fut reçu avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse imaginables, et retourna très-content de son séjour à Berlin.

La reine partit peu-après son retour, chargée d'instructions secrètes pour le roi son père, et de conclure une alliance offensive et défensive entre ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage de mon frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses dispositions dont elle s'étoit flattée. Le roi d'Angleterre acquiesça à toutes les propositions hors à celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne pouvoit entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos humeurs et nos caractères se conviendroient. La reine au désespoir et ne sachant comment se tirer d'embarras, eut recours à la duchesse de Kendell. Elle se plaignit amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit tous ses efforts pour la mettre dans ses intérêts. À force de caresses et d'instances elle parvint enfin à faire parler la duchesse. Elle avoua à la reine que l'éloignement du roi pour mon mariage provenoit des impressions malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la Letti avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit pour dégoûter tout homme de se marier; qu'elle m'avoit dépeinte d'une laideur, et d'une difformité extrême que les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère s'accordoient parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle m'avoit représentée si méchante et si colérique, que cela me causoit le mal caduc plusieurs fois par jour de pure rage. Jugez vous-même, Madame, continuoit la duchesse, après de pareils rapports qui ont encore été confirmés par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher son indignation, lui conta tout le procédé de la Letti envers moi, et les raisons qu'elle avoit eues de s'en défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui avoient été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à leur témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse la fausseté de tous ces bruits, qu'on la persuada entièrement du contraire. Cette dame, amie intime de Milord Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation. Mais sentant bien qu'elle auroit beaucoup de peine à effacer de l'esprit du roi les préjugés qu'on lui avoit inspirés contre moi, elle conseilla à la reine de persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies qu'on avoit débitées sur mon compte. La reine sut si bien ménager l'esprit du roi, et fut si bien secondée par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs, et fixa son voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde par le roi son époux. Il est inconcevable quelle joie la venue du roi d'Angleterre causa par tout le pays, et quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il n'y eut que moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée depuis le matin jusqu'au soir. A tout ce que je faisois la reine ne manquoit pas de dire: ces manières ne seront pas du goût de mon neveu, il faut vous régler dès à présent à son humeur, car vos façons ne lui plairont pas. Ces réprimandes que j'essuyois vingt fois par jour, ne flattoient guère mon petit amour propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire beaucoup de réflexions, je dis le malheur, car en effet on approfondit quelquefois trop les choses et on en découvre de très-chagrinantes. Il est bon de réfléchir sur soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux si on tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal physique, mais un bien moral, et quoique ce bien moral me soit quelquefois fort à charge, je le trouve cependant utile pour le bien de la conduite. Mais en me déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en fais, qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je reviens à celles que je faisois sur le procédé de la reine. Qu'il est dur pour moi, disois-je souvent à ma gouvernante, de me voir toujours reprendre d'une façon si singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts, j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que j'ai d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde. Faut-il m'encourager par d'autres motifs que par le point d'honneur, et pourquoi me parler toujours du duc de Glocestre et des soins que je dois me donner pour lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, et qui sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre heureuse avec lui? Pourquoi toutes ces avances avant le mariage? Je suis fille d'un roi, et ce n'est pas un si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne me sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la reine me dit journellement me donne plus d'éloignement que d'empressement à l'épouser. Madame de Sonsfeld ne savoit que me répondre. Mon raisonnement étoit trop juste pour le condamner. J'étois naturellement timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient pas de la hardiesse. Elle fit des représentations à la reine, mais elles ne servirent de rien.

Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes fut très piquée de ce que je n'avois rien répondu au compliment du duc, et me lava la tête d'importance, m'ordonnant sous peine de son indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre la reine et contre le duc. Je jurai que je ne l'épouserois jamais, que si l'on vouloit déjà me mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que je serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; que la reine faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre malheureuse en m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à m'empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc, ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un air fort embarrassé. Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après qu'il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement où tout le monde les suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et me considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile comme une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu'il me dit la moindre chose. Après qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa à mon frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine me fit signe de la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle très-bien. Je me sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai très-bien d'affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent mes éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que j'étois faite pour être un jour leur souveraine. C'était dire beaucoup, car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un, qu'il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'étois toujours aussi sérieuse, et si j'avois l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui répondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il branla la tête et ne répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois d'entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas. La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le roi d'Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain, il tomba sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau de l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer, mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il fut très-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela ne l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des conférences secrètes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse. Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s'en fit le douze du même mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le congé qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.

Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient qu'augurer de son état. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais elle avoit jugé en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause, qui est très-incommode, mais nullement dangereuse.

Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point réveiller le roi. S'étant cependant aperçue par certaines circonstances qu'elle étoit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre, mon frère, la princesse Amélie d'Angleterre et moi nous fûmes nommés parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie.

Le roi partit le lendemain. Comme ce prince voyageoit très-vite, il arriva le soir au Ghoer où on étoit dans de grandes inquiétudes, le roi d'Angleterre l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. Grumkow étoit de la suite de ce prince. Il s'étoit brouillé depuis quelque temps avec le prince d'Anhalt, et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre, mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains, et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette princesse. J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême. Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses à la vertu de son épouse. Il retourna au bout de quinze jours à Berlin comme un furieux. Il nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il traversa sa chambre à coucher pour aller souper sans lui rien dire. La reine et nous tous étions dans des inquiétudes cruelles à cause de ce procédé; elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les plus tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir. Il ne lui répondit que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prétendue infidélité, et si Madame de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement l'auroit peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major de son régiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa gouvernante le traita même fort durement, et lui montra l'injustice de ses soupçons. En effet la vertu de la reine étoit sans reproche, et la médisance la plus noire n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en lui-même, il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes qui montroient la bonté de son coeur, et la paix fut rétablie. J'ai parlé de la brouillerie des deux favoris. Comme elle éclata l'année 1724, il est juste que j'en donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de Blaspil et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince d'Anhalt étoit fort déchu de sa faveur, il passoit sa vie à Dessau, et ne venoit que rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de son savoir militaire. Grumkow en revanche s'étoit conservé dans sa faveur, et ce ministre étoit chargé des affaires étrangères et de celles du pays.

Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et lui avoit promis une dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer de sa promesse. Le prince très-mécontent de la conduite de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens pour lui, et qui s'étoit seul emparé de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse. Grumkow lui répondit, l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut de décider sa querelle par le sort des armes. Avec le mérite que Grumkow possédoit au suprême degré il passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un fossé pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup à Stralsund, et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce qui l'empêcha de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même malheur qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une épée nue sans tomber en foiblesse, mais excepté tout cela c'étoit un très-brave général. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage, et s'armant de la religion et des loix établies, répondit, qu'il ne se battroit point, que les duels étoient défendus par les loix divines et humaines et qu'il ne se trouvoit point d'humeur à en être le transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mériter la couronne du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances à son antagoniste, mais il ne s'attira que de plus en plus son mépris, et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement, le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. Il fut donc résolu qu'ils décideroient leur différend en présence de deux seconds. Celui que le prince choisit, étoit un certain colonel Corf au service de Hesse, et le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur fut celui de Grumkow. Ces deux derniers étoient amis intimes. La chronique scandaleuse disoit qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au jeu, où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en soit, Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, à cela près qu'il affectoit plus de christianisme que lui et qu'il étoit brave comme son épée. Rien n'étoit si risible que les lettres que ce général écrivoit à Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore s'en mêler.

Il convoqua au commencement de l'année 1725 un conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandants de son armée. La reine avoit la plupart des généraux à sa disposition. Les belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attaché à son parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance de son côté, sans quoi il auroit couru risque d'être cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit conseiller sous main de vider son différend. Le champ de bataille étoit proche de Berlin; les deux combattans s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire. Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds qu'il embrassa en lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d'Anhalt pour toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce temps-là ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités n'ont cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait changé depuis à son avantage, bien des gens ont rejeté la plupart de ses méchantes actions sur les détestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il a fait trop de bien pour en dire du mal.