Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La nation Angloise souhaitoit passionnément la présence du prince de Galles dans son futur royaume. Ils avoient pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce sujet, sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne vouloit point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant que son arrivée y causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir préjudiciables à son autorité. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit pas en état de différer encore long-temps à contenter la nation. Il écrivit donc secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre dans cette démarche. C'étoit trouver un honnête prétexte de se brouiller avec le prince de Galles et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût s'en plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier de du Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent le roi de se rendre aux voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut enfermé pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cassé. Mais le roi, mon père, le prit à son service après son élargissement, où il commande encore actuellement un régiment. Toutes ces choses ne firent qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le roi, son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne le satisfaisoit par mon mariage.
Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avoit de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre, nous y dînions et n'osions en sortir, pour quelque raison que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en invectives contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé le coquin de Fritz. Il nous forçoit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous avions de l'aversion, ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout ce que nous avions dans le corps. Chaque jour étoit marqué par quelque événement sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise à rouleaux et se faisoit ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étoient appuyés sur des béquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence. Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'étoit épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs.
Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour. Allez-vous en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés, car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s'étoit passé une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie extrême, dans l'espérance que son humeur se radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu'elle seroit mariée? Ma soeur s'étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre, et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une grêle d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit à ses enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui dit-il, c'est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J'avois un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d'une histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs crimes, qu'il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d'exemple à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en s'adressant toujours à mon frère, et voyant qu'il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que j'évitai heureusement, sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J'y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas long-temps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous êtes faite que c'est horrible. Je n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela à l'altération que j'avois eue et n'y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance. La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute une enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition de sang et que c'étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d'une foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avoit pas pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien, qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur disant, que j'étois détachée du monde, et que j'allois trouver le repos dont personne n'étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai rien à me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux avec la reine et avec mon frère, et d'ensevelir toute désunion et animosité contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je souhaite, et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'étoit pas informé de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois été incommodée. Dès qu'on lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étois si mal que je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu'il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour l'empêcher, mais d'une manière bien dure pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal. J'étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit assez bon pour moi. Quand je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade. Comme tous les accidens qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'étoit pas en état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois réservée pour endurer toutes les adversités qu'on verra dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle recommençoit de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit été.
Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de la part du Margrave d'Ansbach. Il remit la bague de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans la moindre cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa mauvaise humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en fusse l'objet. Holtzendorff venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce n'étoit jamais que pour me dire des choses désagréables de sa part. Il tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit chargé, par les termes les plus mortifians. Cet homme étoit la créature de Sekendorff et si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui. Il ne se servoit de son crédit que pour faire des malheureux, et n'avois pas seulement le mérite d'être habile dans son art. Le roi en agissoit un peu mieux envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et de Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce prince. Les subites révolutions qu'ils avoient expérimentées des sentimens du roi, les tenoient toujours dans la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que le roi d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, et qu'en ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils n'ignoroient pas les menées de la reine, qui intriguoit perpétuellement avec cette cour, et ils étoient informés de la lettre que mon frère avoit écrite à celle d'Angleterre. Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les projets, pour empêcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce projet consistoit, à mettre entièrement la désunion dans la maison de Prusse et d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du roi, de prendre quelque résolution violente, qui pût donner prise sur lui et sur moi. Le comte de Fink étoit un obstacle à leur dessein. Mon frère avoit de la considération pour lui, et son caractère de gouverneur lui donnoit sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit l'empêcher de faire des démarches préjudiciables à ses intérêts. Ils représentèrent donc au roi, que mon frère, ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à toutes les intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. Le roi goûta leurs raisons. Les deux gouverneurs furent congédiés très-honorablement, ils gardèrent l'un et l'autre de grosses pensions et retournèrent vaquer à leurs emplois militaires. On donna en récompense deux officiers de compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho, très-honnête homme, mais d'un fort petit génie, l'autre le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel esprit et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère leur vouloit assez de bien, mais Kaiserling, étant plus jeune et fort débauché, fut par conséquent le plus goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les après-midis chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous nous occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos écritures rouloient souvent sur des satires, où le prochain n'étoit pas épargné. Je me souviens qu'en lisant le roman comique de Scarron, nous en fîmes une assez plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, le Margrave de Schwed Saldagne, et le roi Ragotin. J'avoue que j'étois très-coupable de perdre ainsi le respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein de m'épargner, et je ne prétends nullement me faire grâce. Quelques sujets de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne doivent jamais oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu de nous censurer, nous encourageoit par son approbation à continuer ces belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas épargnée, quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle étoit fort replète et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon nous la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de savoir qui étoit cette fameuse Mdme. Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un jour qu'il y avoit appartement, et qu'on y parloit de la cour d'Espagne, elle s'avisa de dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la famille des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit bien qu'elle avoit dit une sottise, et s'informa auprès de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, ce que ce pouvoit être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très-fâchée contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée; et j'eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. Un caractère satirique est très-peu estimable; on s'accoutume insensiblement à ce vice et à la fin on n'épargne ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se saisir du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l'avoue, d'entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est indifférente mais il est en même temps dur de penser, que peut-être on subira le même sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que nous ne faisons aucune réflexion sur les nôtres. Je me suis entièrement défaite de ce vice, et je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais caractère, et qui méritent par le venin de leur langue, qu'on leur rende la pareille. Mais j'en reviens à mon sujet.
Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach approchant, et ce prince n'ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir j'allai chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c'est à dire très-mal, et me dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena elle-même dans ma chambre. Je me rendis le lendemain à Berlin, où je trouvai la comtesse Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état. Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il y avoit quelque temps qu'on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu'il y avoit appartement chez la reine. Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle tomba en défaillance en présence de toute la cour, ce qui découvrit l'intrigue qu'elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminué son crédit auprès de la reine, qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle. Cependant le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à Berlin. Les noces de ma soeur y furent célébrées en cérémonie, et elle partit quinze jours après son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que querelle et dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frère et moi. Ce prince faisoit l'office d'écuyer tranchant il servoit tout le monde hors mon frère et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en manger. Nous ne vivions l'un et l'autre que de café et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissois d'injures et d'invectives, car j'étois apostrophée toute la journée de tous les tîtres imaginables, et devant tout le monde. La colère du roi alla même si loin, qu'il nous chassa, mon frère et moi, avec l'ordre formel de ne paroître en sa présence qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit venir secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. Elle avoit des espions de tout côté en campagne, qui venoient l'avertir dès qu'on le voyoit paroître de loin, afin qu'elle put avoir le temps de nous renvoyer. La négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la chambre de cette princesse, et il arriva si subitement, qu'il ne nous fut plus possible de l'éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je me fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que je n'y pouvois tenir et que j'étois dans une posture fort incommode. Nous étions à peine retirés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort fatigué de la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher de sortir quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un avoit pu être spectateur de cette scène, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi s'en alla et nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant la reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. On trouvera peut-être étrange, que nous n'ayons fait aucune démarche pour nous raccommoder avec le roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, que si je voulois obtenir ses grâces, je devois épouser ou le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les choses, par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre.
Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, appuyés de ce prince, tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi, mon père, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement engagée. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille écus de rentes je pourrois vivre très-honorablement avec lui. Il s'arrêta en chemin à Dam, petit bourg appartenant au duc et qui étoit son apanage, où il fut traité splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas d'augmenter l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses manigances si secrètes, que nous n'en fûmes informés que quelque temps après.
Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, il ne voyoit plus mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les jours, qu'il endureroit tout du roi hors les coups, et que s'il en venoit jamais à des extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par la fuite. Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment qui étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu une grande joie de son départ, dans l'espérance, que mon frère mèneroit une vie plus réglée, mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux, succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme, capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt. Il étoit petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père, l'ayant destiné pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager. Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour ceux qui étoient dans le militaire, il s'y vit placé contre son attente. Il continuoit de s'appliquer aux études; il avoit de l'esprit, de la lecture et du monde; la bonne compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter des manières polies, pour lors assez rares à Berlin; sa figure étoit plutôt désagréable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui présageoit son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit le libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien éloigné de ramener mon frère de ses égaremens. Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu'à mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps assez tranquillement, lorsqu'un nouvel événement vint troubler notre repos.
La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut rendue secrètement par un de ses domestiques. Cette lettre m'a fait une si forte impression, que j'en mettrai le contenu ici à peu près tel qu'il étoit.
«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois toujours appréhendé vient enfin de m'arriver. Le roi a entièrement oublié que je suis son fils et m'a traité comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès qu'il m'a vu il m'a sauté au collet en me battant avec sa canne de la façon du monde la plus cruelle. Je tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si terrible emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce n'a été qu'à force de lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à bout, j'ai trop d'honneur pour endurer de pareils traitemens, et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou d'autre manière.»
La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu'elle, et jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, de mettre fin d'une ou d'autre manière à ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris occasion du chagrin où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui représenter, qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui fis concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur à me faire épouser son fils; que s'il en avoit eu l'intention, il en auroit agi différemment; que cependant, l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés envers lui et envers moi ne feroient qu'augmenter, et porteroient peut-être ce dernier à des extrémités qui pourroient lui être très-funestes; que j'avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si j'étois contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais que je prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de nous de sacrifié à la haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi que mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colère contre moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de douleur, ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, que si vous êtes capable de faire une pareille lâcheté, je vous donnerai ma malédiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus que vous vous montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières paroles avec tant d'altération, que j'en fus effrayée. Elle étoit enceinte, ce qui augmentoit mes peines. Je tâchois de la radoucir, en l'assurant, que je ne ferois jamais rien qui pût lui causer le moindre chagrin.