Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la reine, avoit repris dans sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui s'étoit mariée peu après ma soeur. Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. La reine se servoit d'elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit à Mr. du Bourguai et à Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce dernier, homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit ennemi juré de Grumkow et par conséquent de la clique Angloise. La reine lui fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi. Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les menées de la Ramen; il savoit que cette femme étoit étroitement liée avec Eversmann, très-grand favori du roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de nos maux étoit la confiance que la reine avoit en cette créature, qui animoit le roi, par les rapports qu'elle et son compagnon lui faisoient, vrais ou faux, contre mon frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la Ramen, et il conseilla à cette princesse, de tâcher de le mettre dans ses intérêts, en lui procurant une somme d'argent capable de le tenter, de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis et en parla à Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés ce Ministre lui fit remettre 500 écus, pendant qu'a la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit toucher autant secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent monts et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu l'argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance, et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai par de fausses confidences. Ce procédé de la reine acheva de pousser ce prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle vouloit déjà commencer à corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son ressentiment dans l'année 1730, que je vais commencer.
Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes de noël. Il fut de très-bonne humeur pendant tout le séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne nous fît pas bon accueil à mon frère et à moi, il épargna du moins les injures. Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et nous étions tous dans une sécurité parfaite, les bonnes manières du roi nous ôtant tout soupçon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain?
Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours après le comte Fink reçut une lettre de sa part avec un ordre séparé, de n'en faire l'ouverture qu'en présence du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui étoit en même temps défendu, sous peine de la vie de ne point faire mention à personne ni de l'une ni de l'autre. Les deux Ministres que je viens de nommer, en avoient reçu un pareil, dans lequel il leur étoit enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une à la reine. Voici le contenue de celle qui étoit adressée au comte de Fink.
«Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n'ignore aucune de ses intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que je ne prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a traité indignement, qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que pour dernière grâce je lui permets d'écrire encore une fois en Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle sur le mariage de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse qu'elle recevra, ne soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l'unir avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur, de ne plus s'opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre conduite sur vous et sur vos familles.»
Je suis votre affectionné roi,
Guillaume.
Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne s'attendoit à rien moins qu'à cette visite. J'étois chez elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces trois Mrs. demandoient à lui parler de la part du roi. Je lui dis d'avance que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa les épaules et me répondit: n'importe, il faut de la fermeté, et ce n'est pas ce qui m'embarrasse. En même temps elle passa dans sa chambre d'audience, où étoient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et lui présenta la lettre du roi. Après qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la parole et voulut lui démontrer par un grand discours de politique, que l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit à ses désirs en cas que la réponse d'Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits, et suivant l'exemple du diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur, il prétendoit la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui représenta ensuite, que les pères avoient plus de droit sur leurs enfans que les mères, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d'accord, les enfans devoient obéir préférablement au père; que ces derniers étoient maîtres de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin la reine auroit tout le tort de son côté, si elle ne se rendoit à ces raisons. Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l'exemple de Béthuel, qui répondit à la proposition de mariage que le serviteur d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher la fille et demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir son caractère et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer à l'état? aucun! Tout au contraire, le roi se verra obligé d'entretenir éternellement ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n'en seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage que vous venez de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un coup elle dit, qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on devroit avoir plus de ménagement pour elle dans l'état où elle se trouvoit. Cependant je n'en accuse point le roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à qui je suis redevable de ses mauvais traitemens. En proférant ces dernières paroles elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquoit assez combien elle étoit piquée contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort altérée. Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en étoient si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versâmes un torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit plus faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du moins elle gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse, qu'elle devoit en recevoir. Elle résolut cependant d'employer tous ses efforts pour en tirer une favorable. Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d'une seconde lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre. Voici le contenu de cette lettre que je fis bien malgré moi.
Madame ma soeur et tante!
Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mérite font l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma parole d'honneur à votre Majesté, de n'épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l'état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais je suis convaincu, que je n'ai rien à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander, étant etc.
Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit deux, dont l'une fut montrée au roi et l'autre contenoit un détail de ce qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux désirs du roi. Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé, qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la reine alloient en augmentant à mesure que le temps s'écouloit. Comme personne ne présageoit rien de bon des résolutions d'Angleterre, et qu'on l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce qu'elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement qu'elle affecteroit d'être malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions découvrir à la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle en étoit si fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire. Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. Il n'étoit pas probable qu'on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu'à rendre notre condition plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on avoit su dans la maison de ce dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrètement, et qui n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de la reine, qu'elle avoit très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, mais elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable. Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit n'étoit rien moins que tranquille; malgré l'éloignement que j'avois pour le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me menaçoit, c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j'aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée, étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce celle qu'elle en avoit reçue çi-devant.