Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu'il a fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu'on lui obéisse, et fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne répondit qu'en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre résolution d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant la malade.
La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours la même chanson. La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé, elle me fit d'abord part de ces belles nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère contre elle et contre moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu'il étoit d'une humeur épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère qu'il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les cheveux par toute la chambre. Je n'étois point présente à cette narration. Après que ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il n'y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étois au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étois prête à faire toutes les soumissions imaginables pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières paroles, et m'assis fort émue à un bout de la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir.
Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de l'éducation de la princesse. Je n'ai accepté cet emploi qu'avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me soumets après cela à tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi elle sera encore trop heureuse de l'épouser.
Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors avoit gardé le silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le roi. L'autre lui soutint de son côté d'un ton moqueur, que les effets prouveroient bientôt ce qu'il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, que les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de meilleur, à l'exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir le duc pour gendre.
La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord à nos physionomies, que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, que nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu. Nous consultâmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit à faire dans des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le Maréchal de Borck, homme d'une probité et d'une droiture infinie, et de lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s'étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure. Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a porté à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, qu'il y a trois jours qu'il est en cette ville logé dans une petite maison à la ville neuve, d'où il ne sort que le soir sur la brune, pour n'être pas connu. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur du roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux. Ils sont d'autant plus à craindre présentement, qu'étant toujours obsédé pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tâcher de gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné à celui de la princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très-beau pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y conforma entièrement.
Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d'abord chez la reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens pour les noces.
Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave. Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon fils étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que comme un mal-honnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu'elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.»
Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, se retira. Je fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la reine. J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai. Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'étois fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma taille n'avoit qu'une demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la reine ne voulant pas m'exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m'étoient plus sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour l'en délivrer. J'allois toutes les après-midis chez la reine aux heures que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangés de manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir. Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée de reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter; j'étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la coiffure; j'étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler. Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme. de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui parler du prince de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser. Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.» Le roi se radoucit d'abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre expédient n'est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés, si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui nomma le prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois avantagée plus que mes autres enfans, c'est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'écrirai demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti qu'elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut guère agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n'êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner du temps, pour penser à ce que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps? J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu'elle épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu'elle ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine. Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commençoient à le lasser; je crois même que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, et m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr d'appaiser la reine, qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement, et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu'il venoit d'écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton rempli de colère, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, qu'il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer la lettre. C'étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en fut informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amitié qu'elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.
Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la mienne n'en étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui. Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être autour de sa personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.
Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde, pour s'aboucher avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée j'étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui c'étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas être la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point que je ne vous tire d'ici, dès que j'y serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»