Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il vouloit faire. Je lui en remontrai l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle entraîneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole d'honneur de ne le point exécuter.

Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'étoit augmenté que par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl, premier médecin de ce prince, l'avoient informé de l'état de la reine; on lui fit même savoir, qu'elle étoit en danger de vie et qu'elle couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'étoit point malade, et que toutes les simagrées qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.

L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances. Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui, qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient animé contre elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa, paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler désormais selon ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel. Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi. Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre.

Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il étoit résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son esprit étoit si aigri, qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et s'emportait même souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n'ose lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n'ai point voulu dire à la reine pour ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a que de violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts, il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit. Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une affaire de cette conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets, qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'exécution jusqu'à ce que l'on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie, où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur. Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à d'autre qu'à moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il s'étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'église Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du château; il vint me rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée de l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras où il venoit de me jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots:

«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrivée du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c'est encore un mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.»

Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que j'avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je l'eusse brûlée par mégarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain. Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine. On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de chagrins.

Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L'extrême foiblesse de la reine l'empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre lui continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé de me demander en mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu'il dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.

Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y répondit de la manière du monde la plus obligeante. Le dîner mit fin à cette conversation. On remarqua d'abord un air de contentement répandu sur le visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y présida comme de coutume. Le roi, dans l'excès de sa bonne humeur, prit un grand verre et porta tout haut à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien différent sur les conviés, Grumkow et Sekendorff en furent étourdis, pendant que les clients de la reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent cependant une conduite égale; tous se levèrent de table pour le féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il en versoit des larmes. Après le repas, Mr. Hotham s'approchant du roi le supplia, de ne point divulguer les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à mon mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde audience. Le roi fut un peu surpris du secret qu'on lui imposoit, on remarqua même quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow, accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en retournèrent à Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruinés. Cependant les domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles.

J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue des domestiques, m'interrompirent, et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles, qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces gens étoient devenus fous, ils ne cessoient de m'étourdir, leur satisfaction étant si grande, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. Ils parloient tous à la fois, pleuroient, rioient, sautoient, m'embrassoient. Enfin, lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils me racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu émue, que je leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n'est ce que cela? ce qui les surprit beaucoup. Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus charmée des preuves que chacun m'en donna en cette occasion que de ce qui y donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisément se représenter sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de Galles, et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernière prit la liberté de l'avertir, qu'elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant donné aucun avis de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes ces espérances. La comtesse de Fink s'étant jointe à elle, la reine, quoiqu'à regret, leur promit de se modérer.

Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune mention de ce qui s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise opinion de toute la négociation de Mr. Hotham. Il fit part à la reine des engagemens qu'il avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé la seconde de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. Il attendoit ces deux princes le lendemain. Sekendorff étoit l'entremetteur de ce mariage, il portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance le grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice, n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père, le duc de Blankenbourg, étant l'héritier présomptif du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point à faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit aimé et considéré de tous les honnêtes gens; son fils marche sur ses traces. La reine étant près d'accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans cérémonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers qui y fût invité.