Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des conférences secrètes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s'accrochoit qu'à une condition que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de Prusse, qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui représenta, que cet homme, entièrement dans les intérêts de la cour de Vienne, étoit seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les secrets de l'état et que de concert avec un nommé Reichenbach, résident du roi d'Angleterre, il y faisoit les plus infâmes intrigues. Le chevalier ajouta, qu'on avoit intercepté de ses lettres à ce même Reichenbach, et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer, en les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la conclusion du double mariage, l'assurant, que le roi son maître seroit satisfait, des fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement la liberté au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot à la princesse d'Angleterre, il n'en exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par tant d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit point à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses écritures des détestables menées dont on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir l'alliance du prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. Quelques jours après il déclara à Mr. Hotham, qu'il consentoit aussi à ce dernier article, à condition néanmoins que mon frère seroit nommé Statthaltre de l'électorat d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du roi d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier du royaume de Prusse. Ce ministre lui répondit, qu'il en écriroit à sa cour; mais qu'il n'osoit le flatter d'obtenir cette prétention.

Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j'en vis plusieurs qu'il avoit envoyées à la reine. Je vous conjure, mon cher Hotham, lui disoit-il, faites bientôt une fin de mon mariage; je suis amoureux comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je trouvai ces sentimens bien romanesques, il ne m'avoit jamais vue, et ne me connoissoit que de réputation, aussi n'en fis je que rire.

La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé Auguste Ferdinand, et eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines.

Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus à Grumkow et affectoit d'en dire du mal devant des gens qu'il connoissoit pour être de ses amis.

Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, où le roi de Pologne l'avoit invité. Toute l'armée saxonne étoit rassemblée dans cet endroit, elle y fit les évolutions et les manoeuvres décrites par le fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages étoient d'une magnificence achevée; les tables au nombre de 100 somptueusement servies, et l'on trouva que ce camp surpassoit de beaucoup celui de drap-d'or sous Louis XIV.

Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ, il étoit encore habillé à la françoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps. Je n'ai que différé le dessein que j'avois de me mettre à l'abri de la colère du roi; je ne l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois que je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne dois plus temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette occasion, je n'en trouverai peut-être de long-temps d'aussi favorable. Rendez-vous donc à mes désirs, et ne vous opposez plus à ma résolution, puisque vous y perdriez vos peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visière et lui demandai, de quelle façon il vouloit conduire son évasion. Je trouvai son plan si chimérique que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui allégua de son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche les bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que de rien entreprendre il falloit attendre la fin de la négociation du chevalier Hotham; que si elle se rompoit, il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières extrémités, et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne pouvoit qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le déterminèrent enfin à m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très-contents l'un de l'autre.

Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre toutes les mesures de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de tout ce qui s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec le roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à la Ramen, et celle-ci ne manqua pas d'en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces éclaircissemens. Il fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes les avances d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de lui tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne tendoit qu'à mettre mon frère sur le trône, et à s'emparer du gouvernement par le moyen de la princesse d'Angleterre qu'il devoit épouser; que craignant la vigilance des véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les éloigner peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que pour y parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demandé; que ce prince ne pouvoit détourner ce grand coup qu'en refusant constamment de donner les mains au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés capables de rompre cette négociation, sans se brouiller totalement. Ces mêmes choses furent dites au roi par tant de gens différens, qui n'y sembloient être intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui firent enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler encore et d'attendre les réponses d'Angleterre avant que de lever le masque. Ces détestables avis le rendirent furieux contre mon frère. Son esprit soupçonneux et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir la vérité, il se ressouvenoit des rudes attaques qu'on avoit déjà faites à Grumkow, et dont ce dernier s'étoit toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces pensées le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence de ce favori.

Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine, qu'il chérissoit dans le fond au suprême degré, jointes à un certain tendre qu'il conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point que ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à Mr. de Leuvener, ministre de Danemarc, très-honnête homme, qui avoit infiniment d'esprit et qu'il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au fait des manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs particularités, capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son discours, lui promit d'éloigner son favori dès que mon mariage seroit rendu public, un reste de soupçon l'empêchant de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût accordé ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit par Mr. de Leuvener de cette conversation, n'en fut point satisfait. Il lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son maître, ne signeroit aucun des articles stipulés avant qu'il ne reçût la satisfaction qu'il demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article, il n'en voulut rien faire, persuadé que l'honneur de sa nation y étoit intéressé.

Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement à Mon-bijou. Mr. Hotham n'y vint point par politique. Grumkow y joua un triste personnage, il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié, n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré dans un petit coin de la salle, où ni la reine ni personne ne lui parloient. Les reflexions que je fis, le voyant ainsi humilié, sur la vicissitude de toutes les choses humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire. Mr. de Leuvener m'en fit des reproches, ajoutant, que l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il apprenoit que j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et de sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui répondis-je, avec le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n'ai pas besoin de régler ma conduite selon ses idées. J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a donné de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour lui témoigner le moindre ressentiment dans un temps où je le vois accablé et prêt à succomber. D'ailleurs Mr. je trouve que c'est une mauvaise politique que de mépriser son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien à craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite d'autre punition que celle, de n'être plus en état de faire du mal. Leuvener m'a dit depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu ce qui arriva peu à près.

Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère plus désespéré que jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit guère, fit avertir la reine, qu'il méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans l'excès de ses emportemens et qu'il prenoit certaines mesures qui lui faisoient tout craindre; il la fit cependant assurer, qu'il épieroit si bien les démarches de mon frère, qu'il romproit tous les projets qu'il pourroit faire. Ce procédé de Mr. de Rocho étoit très-louable, mais son petit génie lui fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit dans un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés de mon frère il s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, il encouroit la disgrâce du roi et risquoit peut-être sa tête. Ces réflexions l'intimidèrent si fort, qu'il en alla faire ses plaintes de maison en maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientôt celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho venoit de lui apprendre, m'en parla sachant que je connoissois parfaitement l'humeur de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je n'osai lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je lui avouois, qu'il tomboit dans une mélancolie affreuse, qu'il avoit des momens de rage, qui m'avoient souvent effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa situation, ne voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle appréhendoit. Je lui fis concevoir, qu'on disoit des choses dans l'excès du désespoir, qu'on n'exécutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai de faire mon possible pour lui ôter ces idées.