Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces entrefaites. Elles furent telles que le roi pouvoit les désirer, on lui accordoit absolument tout ce qu'il avoit demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu des lettres originales interceptées de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda une audience secrète. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla le premier à ce prince. Il commença par lui détailler les soins que l'Empereur s'étoit donnés pour gagner son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il avoit eue de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, la garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers et de Bergue, ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur, de voir que malgré toutes ces avances il l'abandonnoit pour prendre le parti de ses ennemis. Je suis honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché et me vois forcé, par l'excès du dévouement que j'ai pour vous, de me mêler dans une affaire bien délicate, mais l'état dans lequel je vous vois me fait frémir; arrive ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des trames secrètes avec l'Angleterre. Voici des lettres que je viens de recevoir de notre ministre à cette cour, en voici d'autres de l'envoyé de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que le prince royal lui a écrites; elles contiennent des promesses de mariage dans toutes les formes, ce qui s'est fait à l'insu de votre Majesté, outre cela il court un bruit sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reçu des nouvelles plus détaillées sur ce sujet, qu'il pourra lui faire voir. Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient si fort à coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; je ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince royal me paroit trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien d'inconveniens il entraîne après lui: vous aurez une belle-fille, vaine et glorieuse, qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de votre royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui sait si enfin elle ne parviendra pas à vous dépouiller de votre autorité. Je m'emporte, Sire, mais pardonnez-moi en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en agit avec vous comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, si elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs fidèles pourront-ils faire sur elle, s'ils se voient sans cesse le jouet des puissances étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et joua si bien la comédie, que son discours porta coup. Le roi resta rêveur et inquiet, ne lui répondit pas grand'chose et le quitta peu après. Il fut d'une humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain 14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son tour. Après avoir assuré le roi, que sa cour lui accordoit entièrement tout ce qu'il avoit souhaité, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne doutoit point que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on avoit trouvé des gens assez habiles pour la déchiffrer. Le roi les prit d'un air furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec emportement. Le ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Dès qu'il fut chez lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta ce qui venoit de se passer. Son génie anglois parut dans cette circonstance, il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment de plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné satisfaction. Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de toutes les têtes couronnées. Son caractère de ministre ayant été violé par cette insulte, il leur déclara, que sa négociation étant finie, il prétendoit partir le jour suivant de grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de Bulow; on peut aisément juger de sa douleur. Le roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au désespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui d'Angleterre, il les chargea de faire des excuses à ce dernier de la faute qu'il venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester, il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de satisfaction. Tout le jour se passa en allées et venues, sans pouvoir rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inébranlable sur son départ. La mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit résolu de me faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet il écrivit sur-le-champ à la Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d'y consentir; on peut bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter. Je crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude s'augmentant à mesure que le jour se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionnés, de lui offrir une réparation en forme en leur présence. Mr. de Leuvener en avertit mon frère et le conjura d'écrire un billet au ministre anglois, pour lui persuader d'accepter cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la reine et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.

Monsieur!

Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières intentions du roi, mon père, je ne doute pas que vous ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., que mon bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution que vous prendrez, et que votre réponse fera l'union ou la désunion éternelle des deux maisons. Je me flatte qu'elle sera favorable et que vous vous rendrez à mes instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.

Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; en voici la réponse.

Monseigneur!

Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je suis pénétré de reconnoissance de la confiance qu'elle m'y témoigne. S'il ne s'agissoit que de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à l'impossible, pour lui prouver mon respect par ma déférence à ses ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon maître, je ne puis me rendre aux désirs de votre Altesse royale. Je tâcherai de donner la meilleure tournure que je puisse à cette affaire, et quoiqu'elle interrompe les négociations, j'espère pourtant qu'elle ne les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.

La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour moi. J'avois dans ce temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de Weissenfeld, les coups et les injures m'étoient trop récents pour ne pas souhaiter d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que mon sort ne pouvoit être aussi mauvais en Angleterre qu'il alloit le devenir à Berlin, où je ne voyois que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous abbesse, vous aurez un établissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se chagrine, le malheur n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces manigances, mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers vous, j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez, il est temps que je pense à moi, j'ai assez souffert, ne me rabattez plus les oreilles par des prières et des larmes, elles seroient inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me perça le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque temps, et il menoit une vie si libertine, que les bons sentimens qu'il avoit eus, en sembloient étouffés. Je tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre raison. Ses réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à mon tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui m'en attirèrent de plus fortes, ce qui m'obligea de me taire, espérant de pouvoir me raccommoder avec lui, quand son emportement seroit passé.

Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je l'aimois trop pour me séparer brouillée d'avec lui, et je voulois prévenir encore s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense point à m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances d'amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu'il étoit au monde, il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve. Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine et l'épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis.

Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant 15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu'on avoit interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention. En voici à peu près le contenu.

«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition de la reine, qu'on dit être à l'extrémité. Faites savoir à la cour, qu'elle se porte comme un poisson dans l'eau, [1] son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le roi, son frère. J'ai déjà aposté deux de mes émissaires [2] pour animer le Gros [3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous apprendrez de ses intrigues avec la reine d'Angleterre.»