Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent long-temps de parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques jours après.

Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint m'avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous dire, que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n'a point voulu vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis qu'il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.

Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'étois assez incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l'eût suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d'être examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et d'où vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant obéir à l'un sans désobéir à l'autre. Eh bien, continua-t-il, préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.

J'étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon frère par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre l'avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il me plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part du roi, n'en voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann.

Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien que je serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la femme de Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. J'eus donc recours à Mlle. de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mérite et de solidité.

On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne me rebutèrent point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle fit tout à rebours.

Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n'y avoit que ce peu de mots:

«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la malade, pour gagner du temps.»

Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin m'en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j'étois sûre qu'on pécheroit de ce côté-là.

Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble sur ce qu'il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle ne pouvoit m'expliquer.