Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes pierreries et ce que j'avois de plus précieux. J'envoyai de nuit les lettres que j'avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance.
Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit à l'abri de l'interrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé les derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui l'avoit fait avertir par son page de la détention de mon frère. Ce prince s'étoit entièrement changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde. J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularité très-intéressante, comme on le verra par la suite. C'étoit le mariage de ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien à craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours après avec un air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi, j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours craint un dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. (Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)
La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les rendroit à Berlin.
Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, je composois de la musique et faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j'avois conservé une telle foiblesse de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.
J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre; elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet, à ce qu'il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon mari qu'on soupçonne déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a point voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à vous, Madame, à décider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens. Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria ma gouvernante, c'est celui de votre Altesse royale, que j'ai donné au prince royal, et qu'il a laissé en garde à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt d'avoir été votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme.
La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée soigneusement jusqu'à présent; en voici les propres expressions.
Ma chère soeur!
L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui va se tenir à présent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérésiarque, que de n'être pas en toutes choses conforme au sentiment du maître. Vous pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera. Pour moi je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux là contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux ne peuvent m'empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère soeur, il se trouve encore d'honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu que je sache que vous soyez heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin d'interprète pour vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, où votre Principe et ma Principessa [4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer, que rien au monde ne sauroit diminuer mon amitié pour vous. Adieu.
Le prisonnier.
[Note 4: ][ (retour) ] Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y répondre j'avois nommé mon luth prince, lui disant, que c'étoit son rival.