Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen. Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que j'étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me délivra enfin de son odieuse présence.
Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. Le malheur de tant d'honnêtes gens me perça le coeur. Je l'épanchai dans le sein de Mdme. Sonsfeld. Notre séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes. J'attendois ceux qui dévoient m'interroger; chaque petit bruit augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne vint.
Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations qu'on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.
Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s'imagina que la peur et le chagrin m'avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à la première question qu'on me feroit, les mystères dont j'étois dépositaire. Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. Je le chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure de la cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée, si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.
Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance de voir passer mon frère. La seule idée d'une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il n'en fut pourtant rien.
Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.
Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, proche de Berlin, où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt. On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les lettres et les pièces, qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu'il voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas.
Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre patience, il le menaça de la question. Mon frère m'a avoué depuis, que tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu'il n'en craignoit point les effets, qu'il avoit tout avoué, mais qu'il s'en repentoit, puisque ce n'est pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser jusqu'à répondre à un coquin comme vous.
Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l'obscurité et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper, fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince, l'amour et l'unique espérance de son pays! Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à remarquer que tout l'interrogatoire se fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable n'étoit dans le fond qu'une étourderie de jeune homme, laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit donc convenir le roi de tourner son procès d'une autre façon et de le traiter comme un déserteur et sur le pied militaire.
Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on lui faisoit, que les commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives. Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses instances réitérées à ce ministre.