Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.

Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne faut que la lire, pour lui donner les éloges qu'elle mérite. En effet, la modération du roi dans l'excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini. Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir osé parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.

Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow, l'auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le complice, assurant néanmoins, qu'ils n'avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la personne du roi ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu'il les avoit fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce qu'il nia fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si je ne l'avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu'il se ressouvenoit m'en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je revenois du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu'il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment du roi, l'avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient eu correspondance ensemble.

L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des lumières n'existent sûrement plus.

Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu'elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt, d'avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre, contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois osé la montrer à la reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il y avoit près d'un an que cette aventure s'étoit passée, je résolus de payer d'effronterie. Je répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me l'avoit remise me justifioit pleinement, puisqu'il me l'avoit donnée publiquement; qu'à la vérité je l'avois brûlée, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore avec ceux qui étoient assemblés chez lui.

La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu'elle avoit été informée de ce que j'avois fait dire au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers une foule de peuple, qui s'étoit amassée au château.

Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la scène, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, dont la désolation fut générale.

Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s'étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient chères, m'intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête affreux, des coups que j'avois reçus.

La Ramen vint me faire d'un air triste et composé un compliment de la reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable de me perdre, donnant assez à connoître, que j'étois informée de quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur moi.--La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermeté de la soutenir. On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses, continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle d'état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n'avoit été brouillée cet été avec la reine.

Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée contre elle que parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opiniâtrant à culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce ministre.