J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le connoissant pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins; mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu'un autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n'étoit pas sans agitation à la veille d'une si grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi. Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal, qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce qu'il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque. Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se voir découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit, le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent et l'obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre avertirent le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce prince dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu'il ne s'en tiendroit pas à cette première tentative.

Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d'Août.

Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua que le matin suivant. Dès qu'il vit mon frère, il se jeta sur lui et l'auroit étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment en criminel d'état. Le roi se saisit de ses effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant étoit agité d'une si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit que des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de ses surveillans.

Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n'être point connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le jour suivant. Il n'y avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter? (ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d'un ton ferme, vous ne m'avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil esclave. Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, qui n'a point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal; je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire, s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son action, lui représentant, qu'il seroit toujours maître de la personne de son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin qu'il commettroit un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il n'étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s'y rendit.

Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin. Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'à quelques milles de Wesel.

Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par malheur ce prince n'en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reçus.

On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du prince d'Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence, qu'il arriva un quart d'heure après lui et le vit à la fenêtre de l'hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et s'embarquer pour passer en Angleterre.

J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, qu'il l'apperçut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est mort. Quoi, s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors d'elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage s'emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe, que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où nous étions.

La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus. Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant?

À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient cette désolation. Il m'accusoit d'être complice de l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lèse-Majesté, et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il faisoit, l'empêcha de m'entendre. J'allois lui répéter la même déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis et scellés. Le roi fut averti un moment après qu'il étoit là. Il sortit en criant: À présent j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant vous en a récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus l'horreur du genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne tâchez de la vaincre.