Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu'elle résolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine, lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti, puisque le paquet lui étoit adressé.

Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand même cela se pourroit, n'est-il pas à craindre que Katt n'en fasse mention, lorsqu'il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans avoir comment s'en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux, dans l'espérance, de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un fut donc porté dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi. La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire simplement au roi, que n'étant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.

Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouvé un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres, pour les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler.

Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes chacune d'une façon si intelligible, sans pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu'elle ne fit point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l'après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous trouvâmes d'abord un terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant long-temps de lever le cachet, l'impossibilité que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis ce temps, pour tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la visite des lettres. Il est temps à présent que je m'étende un peu là-dessus.

J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois avec de l'encre que des choses indifférentes, et me servois du citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d'ordinaire le sujet de cette écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me plaignant amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que je n'avois fait aucune réflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette princesse, l'idée qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit, qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine et de moi. J'avois à peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des remarques sur l'histoire, dont mon frère étoit l'auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée du mois de Mai.

«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»

Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que d'attendre plus long-temps à le refermer. Je m'y opposai tant que je pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre changement.

Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient entièrement son sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est à propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens.

Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'étourderie qu'il eut, de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle. Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux qu'il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d'aller se promener. Le roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m'avoit traité comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une, mais vous n'avez point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d'Ansbac, fut obligé d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville l'estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l'assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre à Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là. L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère.

Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village, où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une.